Métiers liés à l’intelligence artificielle

Métiers liés à l’intelligence artificielle

J’ai interrogé le Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant les métiers liés à l’intelligence artificielle.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Il y a quinze ans, la réflexion sur l’intelligence artificielle était cantonnée à quelques cercles étroits de spécialistes et de chercheurs. Aujourd’hui, en quelques années, elle s’est imposée comme le principal vecteur des bouleversements qui ont lieu dans notre monde. Elle est partout et ses progrès sont à tout le moins fulgurants. Notre société ne saurait plus s’en passer et elle en devient même dépendante.

Le monde du travail a dès lors de l’avenir dans cette voie. Si l’intelligence artificielle va effectivement détruire des millions d’emplois, elle va également en créer autant. Selon un rapport de McKinsey, fin 2017, on évaluait à 200.000 nouveaux emplois l’impact de l’intelligence artificielle en Belgique.

Ce rapport nous enseigne d’abord que l’intelligence artificielle ne pourra pas tout faire. Elle aura besoin d’être supervisée par des êtres humains, des gestionnaires d’équipes « homme-machine », qui seront nécessaires pour s’assurer que la collaboration des humains avec les machines porte ses fruits.

Bien sûr, ce n’est que le début : l’intelligence artificielle que les entreprises, même les plus avancées, utilisent aujourd’hui, aura l’air assez datée en comparaison avec la technologie qui sera disponible d’ici cinq ans. Tous les signes indiquent néanmoins que la première vague d’applications de l’apprentissage automatique (« machine learning ») servira à améliorer la main-d’œuvre humaine existante plutôt qu’à la répliquer.

Le rapport avance que seuls 21% des employés en Belgique occupent des postes qui pourraient être automatisés à plus de 70%. Autrement dit, la croissance nette d’emplois serait positive. Le pourcentage de pertes par la robotisation peut évidemment faire pencher la balance dans le négatif, mais la question essentielle est celle de la dynamisation de la balance totale.

Je pense notamment à la première phase d’automatisation dans le secteur automobile qui a, elle aussi, redynamisé l’industrie dans notre pays. La création d’emplois est donc étroitement liée à la création de nouvelles opportunités et d’entreprises. Aujourd’hui, cette dynamique industrielle est malheureusement en train de s’appauvrir quelque peu, et ce n’est pas lié au cycle de l’automatisation et de l’intelligence artificielle.

En effet, selon d’autres études, le taux de création d’entreprises continue de chuter. Le renouvellement du tissu industriel semble être de moins en moins vigoureux. Ensuite, les effets de boucle pour arriver aux 200.000 emplois créés par l’automatisation – chiffres issus du rapport McKinsey – sont indirects. En d’autres termes, les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle amènent la création de richesses qui doivent ensuite être réinvesties dans l’économie.

Quelle est votre vision par rapport à cette perspective qui nous serait offerte en termes d’intelligence artificielle ? Existe-t-il d’autres statistiques prévisionnelles que celles que j’ai évoquées à ce sujet ? La question a-t-elle déjà été étudiée et anticipée ? Quels sont les secteurs, en Région bruxelloise, qui risquent d’être appauvris par l’intelligence artificielle ? Inversement, quels sont les secteurs porteurs d’emplois ?

Quelles sont les politiques destinées à stimuler l’innovation dans le sens de l’intelligence artificielle, ainsi que les futurs gains de productivité ? La presse parlait récemment d’un centre de compétences en intelligence artificielle en Région bruxelloise. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce stade ?

Enfin, vous siégez ici en tant que ministre de l’Économie, mais vous êtes aussi ministre de la Formation professionnelle. Or, cette formation est une clé pour l’activation du pouvoir de la technologie transformatrice qu’est l’intelligence artificielle dans une organisation. Est-elle en voie d’être adaptée pour répondre aux futurs besoins des entreprises en la matière ?

(…)

Didier Gosuin, ministre – En préambule, je dirais que toutes les générations sont traversées par les mêmes angoisses. Si, avec nostalgie, je me penche sur mon passé, je vois des métiers qui ont complètement disparu aujourd’hui et une foule d’autres qui ont émergé. Cette crainte est consubstantielle à notre société : la peur de l’avenir s’accompagne du mythe que l’on va pouvoir figer les choses, parce qu’elles sont bien pour l’instant et qu’elles doivent perdurer. Ce n’est cependant pas la réalité.

Lorsque je suis devenu secrétaire d’État en 1989, je communiquais avec un téléphone fixe. Un an après, j’avais la chance d’avoir un téléphone mobile. Le problème, c’est qu’il pesait 18 kilos, qu’il occupait à peu près la moitié de mon coffre de voiture et n’était utilisable qu’à quelques endroits de la ville. Depuis lors, les choses ont évolué d’une manière qui n’a rien d’anecdotique, en 25 ans à peine.

Il faut donc savoir nuancer ses craintes. Cela me rappelle quand, à Lyon, on a cassé les machines à outil pour la filature, parce qu’on avait peur que les emplois à domicile ne disparaissent. Je ferme la parenthèse, mais je crois qu’il faut avoir cette relativité à l’esprit pour pouvoir aborder ce thème.

L’Observatoire bruxellois de l’emploi et de la formation d’Actiris, Bruxelles Formation et le Vlaamse Dienst voor Arbeidsbemiddeling en Beroepsopleiding (VDAB) terminent actuellement des travaux portant sur l’industrie numérique. Cette étude sera finalisée au printemps 2018. Pourquoi n’a-t-elle pas été réalisée plus tôt ? Parce que, systématiquement, nous ajoutons des éléments nouveaux en fonction des interrogations qui émergent chaque jour.

Cette étude porte sur un état des lieux des avancées du numérique en Région bruxelloise, la part de l’industrie numérique en Région bruxelloise, ainsi que les évolutions récentes et leurs conséquences pour la dynamique régionale. À cela s’ajoutent une évaluation du nombre d’emplois dans ce domaine à Bruxelles et dans sa périphérie, des éléments sur la formation de la main-d’œuvre et les éventuelles pénuries de travailleurs, ainsi que des recommandations pour l’avenir en matière d’emploi, de formation et d’enseignement.

Je ne manquerai pas de vous revenir avec les conclusions et recommandations de cette étude dès qu’elles seront disponibles.

Comme vous le signalez dans vos interventions, plusieurs études ont récemment traité de la question des suppressions d’emplois qui découleraient de l’automatisation et de la robotisation. Elles ont réveillé les craintes d’un futur sans emploi, même si l’horizon temporel dans lequel cette menace se concrétiserait y est rarement spécifié.

La part des emplois actuels susceptibles de disparaître – et il s’agit d’être prudent à ce propos – varie toutefois fortement : aux alentours de 50% pour les thèses les plus alarmistes, et de 10% pour les moins alarmistes, selon que la méthodologie appliquée considère les professions dans leur ensemble ou qu’elle tienne compte de l’hétérogénéité des tâches au sein des professions. Un paradoxe montre que les professions fortement menacées comprennent souvent des tâches qui, elles, sont difficiles à automatiser.

Par ailleurs, ces prédictions doivent également être prises avec réserve. Les risques en matière d’emploi sont en effet également fonction d’autres facteurs qui peuvent être propres à un territoire. On peut songer aux freins économiques tels que les conditions de rentabilité économique ou les investissements passés réalisés, l’acceptabilité sociale, les décisions politiques et le contexte institutionnel ou réglementaire. Il s’agit là de facteurs qu’il nous est impossible de prédire dans les cinq ou six ans à venir, alors qu’ils auront un impact incontestable.

Mais si la destruction d’emplois ou de tâches semble être indéniable, malgré l’absence d’un consensus sur le volume concerné, elle ne peut à elle seule rendre compte des conséquences qu’aura la numérisation sur l’emploi. En effet, celle-ci est également susceptible de créer de nouveaux emplois qui, d’après les sources, sont d’une part en lien direct avec la numérisation et l’automatisation et, d’autre part induits notamment par le développement de nouveaux produits ou services qui ne se substituent pas nécessairement à d’autres produits ou services plus traditionnels, ou par des gains de productivité qui seraient rendus possibles. À l’heure actuelle, la nature, le profil et le volume des emplois qui seraient effectivement détruits ou créés à Bruxelles est difficile à prédire.

Lorsque j’étais étudiant, j’ai réalisé un mémoire sur l’informatisation des administrations publiques. C’était l’époque où le bloc central, cœur du système informatique, occupait pour une administration de taille limitée, la moitié de la surface de cette pièce.

Il y avait une décentralisation des postes et on rendait compte de la crainte d’assister à la disparition des fonctionnaires. En comparant le nombre de fonctionnaires entre le moment de l’introduction de l’informatisation et aujourd’hui, on constate pourtant clairement que le nombre d’emplois a continué à croître. Une large part du travail est cependant informatisée, de façon autonome et non centralisée, avec des outils beaucoup plus légers en raison des progrès technologiques.

Enfin, selon certains spécialistes, dont le docteur Laurent Alexandre – je vous recommande d’ailleurs la lecture de son dernier ouvrage, « La guerre des intelligences » -, l’un des enjeux prioritaires pour contrer la robotisation et l’intelligence artificielle repose sur le modèle d’éducation de nos jeunes, actuels et futurs, qui ne répond actuellement pas à la montée en puissance de la technologie. Selon l’auteur, nous devons préparer les jeunes enfants à devenir complémentaires à l’intelligence artificielle.

Par exemple, dans le domaine de la radiologie, nous pouvons décider de voir l’intelligence artificielle du bon côté. Celle-ci constituerait alors un outil d’aide à la prise de décision, permettant aux radiologues de poser un diagnostic plus précis. L’intelligence artificielle permettrait en effet de comparer un cliché à des millions d’autres en quelques secondes. Nous pouvons aussi considérer l’intelligence artificielle d’un mauvais œil. Le radiologue serait alors réduit à n’être que l’assistant de l’intelligence artificielle, simple exécutant du diagnostic rendu par celle-ci.

Il est évident que nous ne sommes pas dans ce dernier cas de figure, puisqu’au contraire, l’outil va permettre au radiologue d’affiner son diagnostic et de se concentrer dès lors sur l’accompagnement médical qu’il convient de prodiguer, ainsi que de trouver des traitements plus rapides et efficaces, avec des conséquences socio-économiques positives.

Nous ne serons donc pas simplement les assistants de la technologie de demain. C’est elle qui, au contraire, valorisera notre travail et nous mettra en situation de pouvoir faire des choses aujourd’hui encore impossibles à réaliser. Cette technologie permettra ainsi d’accroître le champ des possibles et fera émerger des attentes, des besoins et donc des métiers.

Et l’auteur de conclure : « Nous devons préparer et donc éduquer les jeunes » – et donc les jeunes Bruxellois – « dès leur plus jeune âge ». Je ne doute évidemment pas que les ministres en charge de l’éducation en sont avertis.

Dans la presse, j’ai pu prendre connaissance de certaines initiatives de base allant dans ce sens, telle que la numérisation dans les écoles. À ce sujet, il faut bien reconnaître que nous sommes encore loin du compte. Aussi, la Région bruxelloise a décidé de soutenir dès aujourd’hui les technologies liées à cette robotisation et/ou l’intelligence artificielle à travers son Plan régional pour l’innovation (PRI) développé par la secrétaire d’État Mme Laanan, ainsi que par le biais du plan NextTech.brussels, que j’ai fait adopter par la Région il y a près d’un an.

La Région soutient également les écoles désireuses d’accélérer leur processus d’informatisation. À ce sujet, les tableaux interactifs commencent à s’implanter dans toutes les écoles. Un article faisait récemment état du fait que nous ne sommes jamais qu’à 40% de mise en œuvre de ce type d’outil dans nos écoles. Il y a donc encore du chemin à parcourir pour que les outils de nos écoles soient adaptés à l’éducation de nos enfants. Il est important de les éduquer, dès le plus jeune âge, à l’intelligence artificielle et aux possibilités qu’elle offre.

Le Plan NextTech.brussels comporte vingt actions concrètes, dont la moitié est en cours de mise en œuvre, visant à créer un environnement qui supporte et favorise la création et l’accélération des entreprises actives dans les technologies de l’information et de la communication (TIC). Ce plan met l’accent sur trois technologies à haut potentiel, en lien avec la robotisation, à savoir la réalité virtuelle, l’internet des objets et les mégadonnées (big data), l’intelligence artificielle.

Pour y arriver, la Région bruxelloise mise sur des projets porteurs. C’est pourquoi nous avons également clôturé en 2017 un premier appel à projets visant à soutenir la mise en œuvre de six mesures de ce plan :

– l’intégration des technologies prioritaires au sein d’organismes d’hébergement d’entreprises publiques et privées ;

– l’accompagnement spécialisé dans les technologies prioritaires retenues ;

– la sensibilisation des jeunes aux métiers de l’informatique ;

– la formation en vente pour les entrepreneurs ;

– la préparation aux salons de technologie internationaux ;

– le développement de formations courtes dans les TIC. Vous avez parlé d’expériences privées, c’est fort bien, mais nous soutenons également d’autres types de formations courtes dans les TIC.

Au total, neuf projets ont été retenus par un jury d’experts pour un montant de 401.141 euros. Les lauréats vont développer des projets de sensibilisation aux métiers du numérique auprès des jeunes, des formations spécifiques pour le public féminin en cybercriminalité, mais aussi un accélérateur de projets entrepreneuriaux sur l’internet des objets.

Comme vous le précisiez dans vos interpellations, on constate une faible proportion de femmes dans le monde des technologies de l’information (IT) et dans la création de start-up, mais aussi un désintérêt des jeunes femmes pour les filières scientifiques. Ces raisons montrent l’importance de mettre en place des dispositifs permettant aux femmes d’être plus présentes dans l’entrepreneuriat numérique.

La Région a décidé de soutenir la création de la plate-forme bruxelloise Women in tech, première mesure que j’ai lancée avec le Plan NextTech.brussels. Les objectifs de cette plate-forme sont divers :

– fédérer l’écosystème féminin TIC ;

– sensibiliser le public féminin aux métiers de l’informatique et aux opportunités du numérique et du 4.0 ;

– stimuler la création de start-up ;

– donner davantage de visibilité aux femmes qui jouent un rôle de modèle.

La plate-forme a d’ailleurs soutenu l’organisation de différents événements de sensibilisation, dont la première semaine de code au féminin.

Pour répondre à cette évolution technologique, Bruxelles a besoin aussi de créer un environnement favorable et c’est pour cela que la Région a décidé de soutenir à hauteur de 400.000 euros sur trois ans Digityser, le pavillon du numérique dans la capitale. Si vous n’avez pas visité l’endroit, je vous y invite, évidemment. La commission pourrait un jour s’y rendre. L’objectif est de faire de Bruxelles l’endroit par excellence en matière d’économie numérique.

Le but de Digityser est de soutenir les différentes communautés – réalité virtuelle, internet des objets, mégadonnées (big data) – au sein d’un même endroit. Contrairement aux autres grandes villes européennes qui ont préféré soutenir une seule technologie, Bruxelles a décidé de soutenir un lieu où les communautés peuvent se rencontrer, créer de l’émulation, mais aussi trouver un lieu de travail, d’accompagnement et de formation. Depuis la création de Digityser, plusieurs formations s’y sont déjà tenues. Au terme de celles-ci, tous les jeunes qui avaient participé ont trouvé un emploi.

Ce dispositif vient compléter ce qui se développe dans les incubateurs et les centres d’entreprises publiques dédiés aux nouvelles technologies.

Enfin, la Région s’est fixé pour objectif de créer le Pôle formation-emploi-enseignement ICT, qui vise à regrouper et développer en un même lieu les ressources d’emploi et de formation en partenariat avec le secteur, en agissant dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (ICT). Dans le cadre de la Stratégie 2025, les écoles et les établissements de promotion sociale seront partenaires de ce pôle ICT.

Parmi les projets du gouvernement en matière de création de pôles formation-emploi, c’est celui des nouvelles technologies qui a été jugé prioritaire, car nous sommes bien conscients de l’urgence. La Région a acquis un bâtiment dans la zone Delta pour héberger ce pôle. Les travaux sont en cours. Nous espérons dans les prochains mois disposer de ce premier Pôle formation-emploi-enseignement ICT en Région bruxelloise. Nous aurons sans doute également l’occasion de le visiter.

La création d’un pôle ICT unique a pour objectif de renforcer l’organisation, le développement et la promotion de la formation et de l’emploi dans le secteur visé, ainsi que la sensibilisation aux métiers ICT, en soutien au développement économique et social du territoire bruxellois. Il sera la vitrine de l’ICT pour les différents publics cibles bruxellois. Pour ce faire, les partenaires publics et privés mutualisent leurs moyens, en termes d’infrastructures, de personnel et de financement. Nous travaillons pour ce faire avec Agoria.

Le projet de pôle ICT offrira une infrastructure informatique de pointe, avec une vingtaine de salles, nécessaire aux différents acteurs de la formation, de l’emploi et de l’enseignement actifs dans le domaine de l’ICT. Cette infrastructure répondra surtout à l’évolution des technologies informatiques à Bruxelles.

Je n’ai pas pu répondre de manière précise concernant le nombre d’emplois, les secteurs, etc., car je n’ai pas de boule de cristal. L’étude révèlera un certain nombre de données et d’informations, même si tout cela est très fluctuant, vu la vitesse à laquelle les mutations s’opèrent.

(…)

Isabelle Emmery – J’adhère à une vision positive de ces bouleversements parce qu’elle nous place dans une dynamique qui permet de réagir face à ce changement, lequel doit être considéré comme une source d’opportunités.

On craint ce qu’on ne connaît pas, et le changement est déstabilisant. Il s’agit d’aller au-delà de nos peurs et de nous inscrire dans ces perspectives. Je serais heureuse que la commission nous permette d’appréhender ce qui nous dépasse et qu’elle prévoie des visites de terrain en concertation avec le Bureau et le cabinet du ministre.

Vous dites qu’il serait prématuré d’apprécier les changements dans les secteurs eux-mêmes. À l’issue de la concrétisation des études, il serait utile de dresser les grandes tendances qui se profilent et d’évaluer la perméabilité et la sensibilité de chaque secteur actif dans notre Région à ces changements à venir, qui sont porteurs sur le plan de l’économie, de l’emploi, de notre richesse et de l’impôt.

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