Nouvelle politique culturelle en FWB

Nouvelle politique culturelle en FWB

Je suis intervenue en séance plénière du Parlement lors du débat thématique  «Plan d’action “Bougez les lignes” sur l’avenir de la culture en Fédération Wallonie-Bruxelles», avec la Ministre de la Culture.

Voici notre échange.

Isabelle Emmery – Madame la Ministre, ce 30 mai, plus de deux ans après le lancement de «Bouger les lignes», nous avons pris connaissance des 40 actions pour une nouvelle politique culturelle en Fédération Wallonie-Bruxelles. Il s’agit d’un plan ambitieux destiné à réformer en profondeur la politique culturelle menée au sein de notre Communauté et nous nous en réjouissons.

En 2004, la ministre de la Culture avait également lancé une vaste concertation avec le secteur de la culture. Vous vous souviendrez certainement des États généraux de la culture. Cette dynamique de consultation des acteurs culturels au sens large avait permis de dresser une série d’objectifs sur le long terme. Ces derniers se sont traduits par des résultats concrets pour soutenir et moderniser le secteur, tout en tenant compte des pratiques des publics et des constantes évolutions technologiques. À titre d’exemple, je citerai le décret sur les centres culturels, le décret «Cinéma», le décret sur les bibliothèques publiques ou encore le décret «Arts plastiques».

Notre groupe plaide pour l’examen détaillé des différentes actions en commission. Néanmoins, nous profiterons de ce débat pour vous adresser quelques questions générales sur votre plan.

Le secteur de la culture et de l’éducation permanente est en perpétuel mouvement: il anticipe, dissèque, réagit au monde qui nous entoure. De nouveaux défis apparaissent, de nouvelles pratiques se dégagent, d’autres usages disparaissent. Si les textes doivent évoluer, si les normes doivent être adaptées, les règlements précisés, les contrôles renforcés, la politique culturelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles poursuit, à travers les décennies, certains fondamentaux.

En effet, nos priorités politiques sont invariablement ancrées dans la nécessité, pour notre démocratie, de défendre la création et sa liberté d’expression, d’accompagner les artistes à promouvoir et diffuser leurs œuvres, d’inclure et permettre à chaque citoyen d’accéder à la culture et de s’approprier une de ses formes pour pouvoir s’épanouir, de protéger notre patrimoine tout en assurant une adaptabilité rapide aux évolutions des modes de création et de diffusion. L’écoute, l’échange, la consultation organisée et structurée nous permettent en permanence d’adapter les aides existantes, d’intégrer de nouvelles priorités sociétales, mais également de préciser les attentes légitimes des pouvoirs publics.

Madame la Ministre, il y a de bonnes et même de très bonnes idées dans ces 40 actions et leur structuration est intéressante. Certaines ne sont certes pas neuves, d’autres dépassent votre champ d’intervention, mais ces actions restent importantes et méritent qu’on y accorde toute notre énergie pour mener une politique culturelle moderne, et ce, malgré les difficultés de l’organisation institutionnelle de notre État qui fractionne les compétences du champ culturel.

J’en viens à mes questions. Ce plan d’action a-t-il été validé par le gouvernement? Dans l’affirmative, une hiérarchisation des priorités a-t-elle été effectuée avec les ministres concernés par les différentes actions?

Ce plan a-t-il été présenté à vos collègues des Régions pour les actions qui concernent directement leurs compétences? Des modifications décrétales étant nécessaires pour réaliser ces 40 actions, quels sont les différents textes qui devront être modifiés et quel est votre calendrier?

Dans le système actuel de concertation et de décision sectorielle qui vous est cher, de nombreuses Organisations représentatives d’utilisateurs agréées (ORUA) participent à cette dynamique. En quoi ce système est-il, selon vous, obsolète et en quoi les fédérations professionnelles seront-elles plus adaptées aux enjeux? Les ORUA sous leurs formes actuelles participeront-elles aux différents chantiers que vous lancez dans votre plan d’action ou seront-elles rapidement remplacées par les fédérations professionnelles? En ce qui concerne la récolte des données systématisée, quand pensez-vous disposer d’une batte

rie d’outils d’analyse du champ culturel? Enfin, avez-vous déjà budgétisé l’application de ces 40 mesures?

(…)

Alda Greoli, vice-présidente et ministre de la Culture et de l’Enfance – Je remercie tous les intervenants. Comme vous le savez, je ne fuis ni les débats ni les questions. Je ne doute pas que le sujet sera à nouveau discuté plus en détail en commission dans les mois à venir. Un choix a été fait quant aux questions et interpellations qui m’ont été présentées aujourd’hui. C’est avec le plus grand plaisir que je vais tenter d’y répondre.

En préambule, j’aimerais rappeler quelques éléments contextuels: c’est effectivement un processus de consultation participative qui constitue l’épine dorsale de l’opération «Bouger les lignes». Je voudrais aussi rappeler la portée précise des 40 actions pour une nouvelle politique culturelle. Ce faisant, j’espère déjà répondre à certaines de vos questions transversales. Je reviendrai ensuite sur les questions plus précises concernant les actions. Pour ce qui est des questions qui auraient dû m’être posées dans le cadre de ce débat thématique, mais qui au final ne l’ont pas été, je vous invite à me les adresser à nouveau en commission.

«Bouger les lignes» est un processus de consultation de l’ensemble des secteurs artistique, culturel, créatif et de l’éducation permanente. Il a été mis en place en vue de réformer les politiques culturelles. Il a été entamé en janvier 2015 à l’initiative de la ministre de la Culture de l’époque. Ce processus a été encadré par une équipe de coordination ainsi que par six coupoles composées d’acteurs de terrain. Ceux-ci ont organisé la réflexion et la consultation participative autour de six grandes thématiques permettant d’aborder les enjeux des arts et de la culture en Communauté française. Pour rappel, les coupoles étaient les suivantes: «Artistes au centre», «Démocratie et diversité culturelle», «Plan culturel numérique», «Alliance culture-école», «Entrepreneuriat culturel et modes de financement de la culture» et «Nouvelle gouvernance». Je rappelle également que certaines actions ont déjà été concrétisées, puisque le nouveau décret qui régit les arts de la scène est le résultat des travaux accomplis.

Les recommandations m’ont été remises deux ans plus tard sous la forme de synthèses validées par les secteurs dans le cadre des différentes phases de consultation. Depuis septembre dernier, «Bouger les lignes» est passé progressivement à l’étape d’opérationnalisation des mesures. Comme je l’ai dit, le décret relatif aux arts de la scène en est une belle illustration. Cette étape est pilotée par l’équipe de coordination de «Bouger les lignes», mon cabinet, l’Observatoire des politiques culturelles et l’administration générale de la Culture, et ce en connexion directe avec les secteurs et les coupoles à travers 18 comités de suivi opérationnel.

J’entends à présent prendre mes responsabilités et contracter des engagements conformes aux attentes et besoins des secteurs, mais aussi au rôle régulateur de ma fonction. L’objectif est de poser concrètement les jalons d’une nouvelle politique culturelle ambitieuse et connectée aux réalités des secteurs et de la Communauté française.

J’ai donc voulu proposer les lignes conductrices sous la forme d’un plan d’actions concrètes. Il a été rédigé conjointement par mes collaborateurs et la coordination de «Bouger les lignes», sur

la base des réunions des comités de suivi opérationnel. Il est transversal à l’ensemble des synthèses et, pour chaque action, un plan stratégique reprendra ensuite le phasage, les partenaires et porteurs de projets et les pistes budgétaires. Vous en découvrirez les effets dès à présent et jusqu’à la fin de la législature.

Ce plan reprend trois axes: fédérer, harmoniser et réguler; développer, accompagner et promouvoir; informer, former, relier et diversifier. Pour ce qui concerne le premier axe, la nouvelle gouvernance de la Communauté française relative à la politique culturelle se construira au départ de l’existant coordonné et d’une clarification des rôles de chacun: instances d’avis, associations, administrations, autorités publiques. Ce premier axe vise aussi la structuration du secteur en fédérations professionnelles capables de le représenter et d’organiser le dialogue interne et externe. Si les initiatives doivent émaner du terrain, il revient aux pouvoirs publics d’aider le secteur à entrer dans des dynamiques collectives de concertation, dans le respect de l’autonomie associative. À cet égard, la réforme des instances d’avis, le soutien d’une maison des fédérations professionnelles et la pérennisation de l’opération «Bouger les lignes» sont des enjeux fondamentaux.

Pour ce qui concerne le deuxième axe «Développer, accompagner et promouvoir», la Communauté française doit contribuer à dynamiser la création et le développement culturel, sans s’immiscer dans les pratiques et esthétiques artistiques et sans se substituer aux secteurs et opérateurs. L’organisation de structures et de dispositifs d’accompagnement personnalisé dans un but d’autonomisation permettra de stimuler et de pérenniser des activités, des projets et des œuvres en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le soutien à la création passe aussi par un renforcement de l’action territoriale, un soutien à la mutualisation, à la diffusion, à la promotion de l’emploi artistique et à la qualité de celui-ci.

Avec le troisième axe «Informer, relier et diversifier», l’accès à la culture et à l’information sera réorganisé grâce à des outils et des méthodes dynamiques et intuitifs pour les publics, les professionnels des arts, les pouvoirs publics, ainsi que les autres utilisateurs comme les écoles, les médiateurs et les travailleurs sociaux. Une meilleure information, plus fluide, et une formation plus en phase avec les réalités professionnelles permettront de créer du lien entre professionnels, entre secteurs, entre partenaires, mais aussi avec les publics. Une meilleure information sur l’ensemble des champs connexes contribuera également à l’extension de la diversité des publics et de l’offre culturelle.

Comme vous l’avez constaté, j’ai repris en partie l’introduction des 40 actions proposées. Ces dernières ne sont pas un plan d’action arrêté, mais bien le point de départ d’une réorientation des politiques culturelles qui impliquent budgétisation, inventaire de la législation, fixation d’un calendrier et contact avec les autres entités. Cela me paraissait essentiel de repartir de là. J’ai entendu la critique qui assimilait ces 40 actions à un catalogue de bonnes intentions, Monsieur Knaepen. Je ne le conçois pas ainsi – vous le comprendrez. Je vous rappelle que j’ai reçu 804 recommandations qu’il m’a fallu lier, associer et contextualiser.

Quant à la durée du processus, deux ans de consultation étaient un minimum pour une action de concertation de ce type. Je rappelle qu’il n’était pas question que le gouvernement impose des lignes de conduite à ces réflexions. Au contraire, il devait laisser le secteur s’exprimer dans le cadre des coupoles aux thématiques déterminées. Ces 40 actions et l’existence même du document les consignant sont donc désormais rendues publiques. Il en va donc de ma responsabilité d’anticiper les moyens opérationnels nécessaires à leur mise en œuvre.

Comme à mon habitude, je veux être aussi claire que possible. Ces actions ne sont pas, comme cela m’a été reproché, un coup d’épée dans l’eau, un catalogue de bonnes intentions, etc., mais une étape utile à la concrétisation des mesures. Dès à présent, ces actions sont mises en œuvre en tenant compte d’un processus permanent d’identification de la législation à modifier, de la budgétisation des mesures envisagées et surtout des contacts à prendre avec mes collègues du gouvernement de la Fédération, des Régions, des autres communautés et du gouvernement fédéral. Il est donc évident que j’ai bien l’intention de soumettre les réalisations des actions qui le nécessitent au gouvernement. Cela me semble aller de soi.

Pour la commodité de nos échanges, je vais reprendre chacune de vos interpellations dans l’ordre. Cependant, comme certains y ont renoncé, je vais commencer par l’action 4 sur la réforme des instances d’avis. Vous avez été plusieurs à m’interroger à ce sujet.

Le plan d’action de «Bougez les lignes» consacre effectivement une action à la réforme des instances d’avis et à leur fonctionnement. Leur nombre sera réduit, comme le prévoit d’ailleurs la Déclaration de politique communautaire. Ce n’était donc pas un scoop. Je constate juste, et je m’en réjouis, que les intérêts convergent entre un accord de gouvernement et des propositions sectorielles. Qu’elles soient au nombre de cinq, huit ou même plus n’est pas le plus important. L’idée est clairement de faire fonctionner le système beaucoup mieux, une fois réformé.

Dans l’immédiat, j’entends présenter au gouvernement une réforme globale de la gouvernance. Sur cette base, je chargerai l’administration générale de la Culture et l’OPC de travailler conjointement à la réforme. Je mets en tout cas au cœur de la réforme – vous ne vous en étonnerez pas – la nécessité de mieux distinguer les fonctions de concertation de celles d’avis sur les subventions. Notez au passage que le renouvellement des contrats-programmes en arts de la scène en cours de procédure n’est pas concerné par cette réforme puisque, au moment où ils devront finaliser leur avis, elle n’aura pas abouti. L’esprit figure bien, par contre, dans le nouveau décret – je l’ai déjà mentionné à plusieurs reprises – puisque la réforme du décret sur les arts de la scène s’est largement inspirée des conclusions de la coupole «Artistes au centre» de «Bouger les lignes».

En ce qui concerne les actions 5 et 6, qui relevaient des fédérations professionnelles et des maisons des fédérations, vous m’avez interpellée sur le rôle des ORUA. Tout d’abord, ce n’est pas moi qui fais le constat de leur obsolescence, c’est le secteur, pour lequel, nous avons également pu nous en rendre compte, elles ne sont pas toutes représentatives de leur secteur ni de leur discipline. Mais aussi et surtout, des pans entiers des métiers des arts et de la culture ne sont pas représentés et ne bénéficient pas actuellement d’une structure permanente représentative pour défendre les droits de leurs membres et travailler à l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie. J’entends faire évoluer ce modèle ainsi que l’appellation ORUA. Il est donc proposé dans le plan d’action que la Communauté française soutienne désormais des fédérations professionnelles, et ce de plusieurs manières, notamment en les encourageant à exister, en leur donnant un rôle déterminant dans le paysage culturel et dans les politiques, en soutenant financièrement leur fonctionnement, comme sont déjà soutenues aujourd’hui certaines ORUA, en les soutenant aussi matériellement, notamment par l’appui à l’existence d’une Maison des fédérations, leur Maison des fédérations, pas notre Maison des fédérations. Il s’agit bien d’une Maison des fédérations qui sera le résultat de la volonté du terrain.

Monsieur Knaepen, la manière dont j’entends opérationnaliser l’action 8 relative à la coopération institutionnelle me semble déjà décrite de manière précise dans l’action elle-même. Il s’agira d’activer, de dynamiser les accords ou les lieux de coopération quand ils existent, d’en envisager de nouveaux lorsque c’est nécessaire et de veiller à la concertation dynamique des différentes parties concernées.

J’en viens à l’action 25 qui vise la promotion de la culture belge francophone. Monsieur Knaepen, la question qui m’a le plus souvent été posée depuis que je suis ministre est: «pourquoi n’aimons-nous pas assez notre culture?» C’est pourtant un enjeu fondamental, car la Communauté française a une réelle nécessité d’existence. Nous n’allons pas assez loin. Lorsque vous parlez du soutien à la production et à la diffusion de contenus audiovisuels-web qui mettent en valeur la culture belge francophone, vous devez distinguer d’une part le développement de nouveaux espaces médiatiques et de formes de promotions numériques innovantes et d’autre part des accords avec les agences Wallonie-Bruxelles, pour qu’elles assurent leur mission de promotion et qu’elles aillent encore plus loin.

Je ne pense pas qu’il y ait de corrélation entre ces deux mesures, le texte ne dit pas que les agences Wallonie-Bruxelles seront chargées de réaliser des contenus web. Quant à mon plan d’action relatif à la promotion de la culture belge francophone, il en va de même pour tous les autres points, ces mesures seront concrétisées progressivement dès à présent. Les agences Wallonie Bruxelles sont une émanation conjointe du ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Wallonie-Bruxelles International. Elles ont été mises en place au fil des années dans le but d’aider tous les opérateurs culturels à s’exporter et à s’insérer dans les secteurs de l’industrie culturelle au niveau international. Ces agences sont sous la tutelle conjointe du ministre-président et du ministre de la Culture. Leurs programmes d’action annuels sont définis en concertation.

Je conclurai en précisant que j’ai voulu que le plan d’action reflète fidèlement les vœux exprimés par les secteurs et change véritablement les paradigmes. Il permettra à terme d’adapter la politique culturelle de la Communauté française à la société, aux cultures et aux pratiques d’aujourd’hui, de laisser ouvertes les portes à celles de demain. Il apporte des réponses structurelles et transversales au secteur et à l’ensemble de leurs composantes. Je terminerai en réaffirmant que «Bouger les lignes» est basé sur la volonté du terrain, ce qui en fait sa spécificité. Pérenniser le processus, comme il est prévu de le faire, c’est aussi permettre que cette réforme se poursuive au-delà du temps d’un ministre pour s’inscrire dans l’éternité du terrain.

Isabelle Emmery – Le débat va certainement se prolonger en réunion de commission. Nous aurions pourtant aimé le poursuivre sur certains points.

J’entends que le plan existe et qu’il doit être hiérarchisé, que les consultations avec les Régions doivent être menées et que les modifications décrétales doivent encore être déterminées. Nous espérons que ces différentes démarches permettront de dégager un budget.

Même si nous n’en sommes qu’au début, j’espère que les discussions ne se prolongeront pas éternellement et que nous pourrons entreprendre des actions concrètes avant la fin de la législature.

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