Accès à la culture

Accès à la culture

J’ai interrogé la Ministre de la Culture sur l’accès à la culture pour les travailleurs pauvres.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Madame la Ministre, le dernier Thermomètre Solidaris nous rappelle une réalité prégnante. Trois travailleurs pauvres sur quatre se privent de loisirs. Parmi les 40 % de travailleurs concernés par la pauvreté, 29 % présentent un risque de basculement dans la pauvreté, 8 % recourent régulièrement au découvert bancaire et 3 %, très pauvres, déclarent ne plus du tout s’en sortir.

Ainsi, 67 % d’entre eux renoncent à toutes activités telles que le cinéma, le théâtre ou le sport et 61 % éprouvent de très nombreuses difficultés pour accéder à la culture au travers des livres ou de la musique.

Madame la Ministre, comme vous le savez, la culture est une fenêtre ouverte sur le monde, la culture enrichit, la culture émancipe, la culture rassemble, la culture fait émerger les savoirs, transcende les incertitudes et fait croître les dimensions nouvelles.

Comment imaginer une société sans culture, comment imaginer le renforcement du lien social si toute une frange de la population ne peut participer librement à la vie culturelle? C’est pour moi, l’occasion de vous demander de faire le point sur les différents dispositifs qui soutiennent les personnes précarisées dans l’accès à la culture et notamment les travailleurs pauvres. Le recours au dispositif de l’article 27 est-il suffisamment étendu? Envisagez-vous d’autres initiatives visant une modération du prix d’entrée par les partenaires culturels?

Quels autres outils d’accompagnement permettraient au public en difficulté financière de participer librement à la vie culturelle, sachant que le prix est certes un des éléments, mais que bien d’autres choses doivent être activées, comme la médiation? Je pense également que ce public ne connaît pas suffisamment bien les mesures existantes. Il faut aussi veiller à ce que celles-ci ne stigmatisent pas les personnes précarisées qui pourraient alors hésiter à y recourir.

Alda Greoli, vice-présidente et ministre de la Culture et de l’Enfance. – Madame la Députée, je partage avec vous ce souci particulièrement important. Le contexte socioéconomique de notre société et les crises qui la traversent engendrent des inégalités sociales, culturelles et symboliques fragilisant de plus en plus de gens, autant les travailleurs pauvres que les personnes sans emploi ou les familles monoparentales. Bien que la réalité spécifique des travailleurs pauvres soit un enjeu très interpellant, je me permets d’élargir ma réponse à l’accès à tous et pour tous à la culture. C’est pour moi un défi prioritaire.

J’ai la volonté, même si je me rends compte que je ne vais pas faire de miracles, que chaque citoyen, quel qu’il soit, perçoive, qu’il ait le sentiment au plus profond de lui-même, qu’il a le droit à la culture. Même si je n’apporte qu’une petite pierre à cet édifice, je serai contente de l’avoir fait. La culture doit être perçue comme étant un droit fondamental et non comme un luxe accessible seulement à une élite. Cette exigence porte non seulement sur les travailleurs pauvres que vous mentionnez, mais aussi sur les personnes subissant une grande pauvreté, qu’elle soit sociale, financière ou culturelle.

Je me permets d’ajouter qu’au-delà de certains publics cibles prioritaires, l’accès à la culture est la base de toute notre politique culturelle qui est, par ailleurs, émancipatrice. Certes, nous en avons déjà parlé, mais j’insiste. Un rapport qui se construit à la culture dès le plus jeune âge est essentiel si nous voulons demain avoir des citoyens debout, et surtout qu’ils soient bien debout.

Au-delà de ces principes que nous partageons tous, j’en viens aux aspects concrets. L’aide à l’accès à la culture s’organise selon trois niveaux complémentaires économiques, qu’ils portent sur les politiques tarifaires, les partenariats comme l’article 27, géographiques ou symboliques. Dans ce dernier cas, vous avez à plusieurs reprises souligné l’importance de la médiation et de l’accompagnement artistiques. Différents opérateurs mènent un travail de grande qualité pour démocratiser la culture. L’ASBL Article 27 a pour mission, comme vous le savez, de faciliter la participation culturelle des publics connaissant des situations sociales et économiques difficiles.

D’autres associations d’éducation permanente dont les missions visent particulièrement les publics fragilisés offrent toutes sortes d’activités participatives, formatives et d’expression culturelle gratuites pour la plupart d’entre elles. C’est également un rôle des centres d’expression et de créativité. Les bibliothèques sont, quant à elles, très accessibles au large public. La législation prévoit d’ailleurs qu’elles doivent s’adapter aux réalités, notamment sociales, de leur territoire.

Elles sont souvent gratuites à l’inscription et/ou au prêt, parfois les deux. Enfin, les centres culturels ont pour mission de développer des activités décentralisées accessibles financièrement, tant au niveau de la diffusion artistique que de la participation culturelle.

En 2015, 96 000 tickets «Article 27» ont été utilisés. L’ASBL Article 27 est soutenue de façon tout à fait structurelle pour renforcer son travail et sa visibilité. Aussi, tous les contrats-programmes passés avec des lieux de création ou des festivals relevant des domaines théâtraux et chorégraphiques, ont l’obligation de développer des partenariats avec l’ASBL Article 27.

J’ai pour objectif d’élargir cette mesure aux autres opérateurs actifs dans les catégories similaires, à d’autres domaines des Arts de la scène, aux centres d’art contemporain, ainsi qu’aux musées et aux centres culturels. Le renouvellement des contrats-programmes sera l’occasion pour mes services d’évaluer le respect de cette obligation et d’apprécier comment ils comptent prolonger cette collaboration dans le contrat-programme assigné.

Vous m’interrogez sur les autres initiatives visant une modération du prix d’entrée par les partenaires culturels. Les travaux de la coupole «Démocratie et Diversité culturelle» de l’opération «Bouger les lignes» dont j’ai présenté la synthèse le 26 septembre 2016 à Louvain-laNeuve, ont débouché sur une série de recommandations pertinentes en matière d’accessibilité en termes financiers, de mobilité et de communication.

Je compte bien m’en saisir pour mettre en place des mesures visant à tisser des liens entre l’offre culturelle et les personnes en situation de précarité. S’agissant de l’accessibilité en termes financiers, les pistes évoquées consistent notamment à coordonner, après recensement et évaluation, les différents mécanismes de réduction de prix existants aux différents niveaux de pouvoir, à élargir et à harmoniser la palette des statuts dans les politiques tarifaires, ainsi qu’à permettre aux lieux culturels de proposer des prix démocratiques et accessibles pour tous.

Ces recommandations et pistes de solutions vont prochainement être concrétisées par les comités de suivi opérationnel. Ce type de politiques tarifaires et autres accompagnements constituent des mesures indispensables. Toutefois, par «médiation culturelle», je n’entends pas seulement faciliter l’accès comme spectateur, mais bien aussi faire participer directement les personnes à l’œuvre elles-mêmes. Pensons au théâtre-action ou à l’éducation permanente.

Cela induit un autre rapport à la culture et amène un public habituellement plus éloigné à pouvoir y participer.

Isabelle Emmery  – Il est vrai qu’il s’agit d’un bel inventaire de ce qui existe et cela traduit bien votre volonté de redéployer certains aspects de cette problématique. C’est positif. Je continue toutefois à m’interroger car je ne suis pas sûre que tout ce que l’on met en place est connu ou a la possibilité de l’être. Ce n’est effectivement pas une question prioritaire lorsque l’on a des soucis.

Ainsi, un travail plus approfondi de relais de nos actions, notamment via les centres d’action sociale, pourrait être intéressant.

Mme Alda Greoli, vice-présidente et ministre de la Culture et de l’Enfance. – Vous mettez l’accent sur un point important. L’entièreté des centres publics d’action sociale, dont je n’assure pas la compétence, ont l’obligation d’avoir une personne de référence en matière culturelle.

Un certain nombre d’entre eux s’acquittent bien de cette tâche et la personne relais est alors une véritable plus-value. D’autres ne trouvent pas que cela soit prioritaire. D’autres encore sont sûrs que ce n’est pas le cas. Sur ce point, il n’en va pas

de la responsabilité des acteurs culturels, mais bien d’une responsabilité politique liée à la manière dont on conçoit le projet de CPAS.

La question supplémentaire que vous avez posée m’a permis de manifester – comme vous – un supplément d’intérêt en la matière!

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