Faut-il payer les artistes plasticiens?

Faut-il payer les artistes plasticiens?

J’ai interrogé la Ministre de la Culture sur cette question: Faut-il payer les artistes plasticiens?

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Les artistes plasticiens ne sont généralement pas rémunérés lorsqu’ils exposent leurs œuvres. Le mouvement Working Artists and the Greater Economy (W.A.G.E.), né aux États-Unis, défend une rémunération des plasticiens lors d’une exposition. Si l’offre artistique et ses mécanismes de financement aux États-Unis et en Belgique ne sont évidemment pas comparables, la question posée est extrêmement intéressante et mérite que nous y réfléchissions. Ce thème a également été débattu par les professionnels à la Kunsthalle de Berne.

À la suite de la large consultation sectorielle que vous avez menée, je ne doute pas que vous ayez eu l’occasion de vous pencher sur cette thématique de la rémunération des plasticiens belges francophones. Le décret relatif à la reconnaissance et au subventionnement des musées et autres institutions muséales en Fédération Wallonie-Bruxelles ne prévoit pas de rémunération pour les artistes lors d’expositions ou de performances.

Qu’en est-il dans les contrats-programmes?
Une clause particulière est-elle incluse pour défendre l’emploi artistique?
Votre prédécesseure avait annoncé une réforme de ce texte. Où en est cette réforme et quelles sont vos priorités politiques pour ce secteur?
Souhaitez-vous inclure une obligation de versement d’un droit de monstration?
Le secteur des arts plastiques est mal organisé et mal structuré en Fédération Wallonie-Bruxelles. Afin d’aboutir à une législation claire et pratique, entendez-vous mener une démarche particulière auprès des musées et des artistes pour examiner cette possibilité de rémunération?
Il semblerait que des pratiques de dédommagement existent. Il serait peut-être utile, dans le cadre d’une réforme des textes, de se pencher sur la question et de clarifier les choses. Il serait intéressant pour la communauté artistique que nous y réfléchissions sérieusement.

Alda Greoli, vice-présidente et ministre de la Culture et de l’Enfance – Le décret relatif à la reconnaissance et au subventionnement des musées ne reprend effectivement pas cette obligation de rémunérer les artistes. J’attire votre attention sur le fait que le décret des arts de la scène et celui des arts plastiques ne le font pas non plus. Ce décret prévoit par contre un certain nombre d’obligations en termes de qualité du travail artistique et donc de réflexes professionnels à adopter. Les conventions établies dans le secteur des musées, comme dans l’ensemble du secteur culturel, reprennent l’obligation de respecter l’ensemble des lois sociales et fiscales. Les personnes travaillant dans ces structures doivent donc le faire selon des dispositions conformes aux règles du marché du travail.

Je ne vais pas m’étendre aujourd’hui sur l’évolution de la réflexion actuellement en cours pour réformer le décret relatif à la reconnaissance et au subventionnement des musées, car ce n’est pas le cadre décrétal qui concerne le plus directement les artistes plasticiens. En effet, c’est dans le cadre de la mise en œuvre du décret du 3 avril 2014 relatif aux arts plastiques qu’une série de dispositions pourraient être prises.

Quelques explications préalables relatives à la situation générale de l’artiste et du secteur me paraissent toutefois nécessaires. Tout travail méritant salaire et compte tenu des obligations d’ores et déjà reprises dans chaque convention, nous pouvons nous étonner que la question de la rémunération des plasticiens suscite encore des débats. Cette situation et les difficultés qu’éprouvent les plasticiens à vivre de leur art résultent de plusieurs phénomènes conjugués inhérents au métier de créateur et à la situation du secteur. L’artiste plasticien endosse généralement le statut d’indépendant, car, comme d’autres créateurs, il n’est pas amené à travailler de manière continue pour une structure.

Son activité d’exposition, qui peut faire l’objet de contrats temporaires, est en effet entrecoupée de phases de création et de recherche artistiques qui, tout en étant indispensables, constituent une part importante du travail non visible et donc souvent, trop souvent, non valorisée. J’ajoute que ce temps de travail non négligeable est par ailleurs consenti sans garantie de pouvoir vendre les œuvres réalisées. Tout dépendra naturellement des relais professionnels de l’artiste, mais, également et surtout, des potentiels amateurs de son travail. Ne disposant pas d’une structure fédératrice ni, jusqu’il y a peu, d’une législation spécifique encadrant les modalités d’intervention de la Communauté française à son bénéfice, les pratiques développées pour rémunérer les artistes ne sont pas homogènes. Elles sont notamment conditionnées par les capacités financières des institutions qui les emploient. L’une des pratiques discutables observées il y a quelques années encore consistait à offrir un nombre défini d’exemplaires du catalogue de l’exposition aux artistes en guise de rétribution.

S’il ne m’appartient pas, en tant que ministre de la Culture, d’interférer dans la façon dont le secteur s’organise concrètement, des axes d’action sont possibles afin d’encourager le développement d’un réflexe salarial plus profitable aux plasticiens. Le moyen d’action le plus évident dont je dispose consiste à renforcer les critères déjà observés par la Commission consultative des arts plastiques. En effet, depuis quelques années, cette instance a considérablement développé sa jurisprudence dans l’examen des dossiers qui lui sont soumis. Elle se montre attentive aux conditions d’accueil et de travail des artistes au moment d’examiner les demandes ponctuelles. Les projets qui présentent un budget sans mention d’un cachet artistique et/ou d’un budget de création mis à la disposition des artistes ou, plus interpellant encore, qui renseignent des frais de location d’espace à charge des artistes sont fortement critiqués et reçoivent un avis négatif. Le signal envoyé aux dépositaires de ces projets est donc clair. Quant aux institutions conventionnées, leurs conventions sont rédigées selon les modalités que je viens de vous exposer.

Le décret du 3 avril 2014 et l’un de ses futurs arrêtés d’application permettront, par ailleurs, le renforcement des bonnes pratiques et la mise en œuvre de réponses concrètes au bénéfice des artistes. En parallèle, des aides ponctuelles à la création permettent de prévoir un cachet artistique. Les bourses constituent un outil particulièrement appréciable. La part de travail invisible des créateurs pourrait notamment faire l’objet d’une valorisation dans le cadre de la délivrance de bourses à la recherche. À Liège, avant-hier, j’ai donné une conférence intitulée «L’entrepreneur culturel, un créateur de richesse comme les autres?» À la fin de mon exposé, un professeur de haute école de commerce m’a dit que mes propos lui donnaient l’idée de prendre contact avec Saint-Luc en vue de l’organisation de cours consacrés au contrat de travail et à la manière de négocier une convention. Il y a donc là une vraie lacune dans la formation initiale de nos artistes. Je le répète, la création de fédérations est essentielle à mes yeux et je la soutiendrai.

Isabelle Emmery – Comme vous, Madame la Ministre, je suis sensible à la formation que doivent avoir les artistes qui, par certains aspects de leur travail, sont de véritables entrepreneurs participant à la création de richesses économiques.

Il ne faut cependant pas trop inverser le schéma, car cette question doit vraiment être prise en compte au niveau de nos institutions et dans notre législation. J’entends qu’un arrêté d’application permettra de préciser de nombreux éléments, mais, aujourd’hui, je voulais surtout attirer votre attention sur la nécessité de tendre vers une certaine homogénéisation dans le traitement de ces matières au sein des institutions. Une clarification s’impose en ce qui concerne le soutien apporté à nos artistes.

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