Financement par le crowdfunding

Financement par le crowdfunding

J’ai interrogé le Ministre en charge de l’Economie, de l’Emploi et de la Lutte contre l’Incendie et l’Aide médicale urgente, sur le financement des start-ups par le crowdfunding.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery –  Monsieur le Ministre, grâce à l’Internet, un canal de financement important a vu tout récemment le jour, une alternative collaborative. Pour les start-ups surtout, le crowdfunding est devenu un outil de financement non négligeable. Ce financement a connu une avancée de plus de 144% en 2014 en Europe.

Pour rappel, le crowdfunding est une manière relativement récente de collecter de l’argent tout en diversifiant le risque d’un investissement auprès de nombreux bailleurs de fonds. Il est surtout en vogue au sein des start-ups qui ne peuvent s’adresser aux banques, par exemple parce qu’elles n’ont elles-mêmes guère de capital à apporter en garantie. Des start-ups peuvent ainsi s’adresser, pour financer leurs ambitions, directement à de petits bailleurs de fonds. Ce qui n’exclut d’ailleurs pas le canal bancaire traditionnel.

On distingue trois types de crowdfunding : le donationbased funding, le rewardbased funding et le crowdlending/crowdinvesting. Dans tous les cas, les investisseurs récupèrent généralement leur mise si le montant visé n’est pas atteint. Dans le cas du donationbased funding, il n’est pas question de rétribution, par exemple parce que l’argent est investi dans une oeuvre caritative. Dans le deuxième type de crowdfunding, le rewardbased funding, les investisseurs reçoivent une contrepartie pour leur apport, par exemple sous la forme d’une entrée à la pièce de théâtre réalisée grâce à leur argent. Le troisième type de crowdfunding tourne en revanche autour du rendement financier. Les bailleurs de fonds attendent un revenu périodique ainsi que le remboursement de leur mise au terme d’une période donnée. S’ils se voient attribuer des actions, on parle alors de crowdinvesting. Cependant, ce type de crowdfunding ne représente encore qu’une partie limitée du marché.

Selon l’étude menée par KPMG, entre août et mi-octobre 2014, la plupart des projets basés sur le crowdinvesting collectent en Belgique des sommes comprises entre 35.000 et 70.000 euros. Dans ce type de crowdfunding, l’investisseur ne peut compter automatiquement sur des dividendes. Souvent, son action ne prend de la valeur que lorsque l’entreprise entre en Bourse ou que le management rachète des actions. Cela suppose naturellement que l’entreprise ne fasse pas banqueroute entretemps, et que les investisseurs ne perdent pas (une partie de) leur argent, ce qui, malheureusement, constitue un risque réel.

En Belgique c’est LOOK & FIN, financé via finance.brussels/groupe SRIB, qui compte quelque 5000 membres investisseurs, et qui est aujourd’hui la première plateforme de crowdlending belge levant des montants via des internautes. Sur les 15 sociétés financées jusqu’à présent au travers de LOOK & FIN, 10 sont basées en Région de Bruxelles-Capitale.

Cependant, les chiffres de KPMG révèlent que la Belgique accuse un net retard sur ses voisins en matière de crowdfunding. En 2013, nos voisins du Nord avaient par exemple investi plus de 30 milliards d’euros dans cette forme de financement, contre à peine 2,2 milliards d’euros en Belgique.

Monsieur le Ministre, ceci peut s’expliquer par plusieurs raisons. Tout d’abord, le concept du crowdfunding reste très peu connu chez nous, à la fois des chefs d’entreprises et des investisseurs. De plus, les montants qui peuvent être récoltés et investis sont soumis à des règles strictes. La législation belge plafonne notamment le montant que peut atteindre un projet de crowdfunding à 300.000 euros, avec un maximum de 1.000 euros par investisseur. Et enfin, Les entreprises qui souhaitent collecter davantage de fonds sont contraintes d’établir un prospectus.

Monsieur le Ministre,

-Quel est votre regard sur ce type de financement ?
-Disposons-nous de statistiques sur les start-ups bruxelloises faisant appel au crowdfunding ? Si oui, pouvez-vous nous les présenter ? Quels sont les projets bruxellois ayant vu le jour grâce à cette méthode ?
-Quels sont les outils de communication qui sont mis en place afin de valoriser davantage ce financement participatif?
-Concernant LOOK & FIN, le soutien de finance.brussels/groupe SRIB sera-t-il réitéré en 2016 ?

Monsieur le Ministre, je vous remercie par avance pour vos réponses.

Didier Gosuin – Je partage avec vous le souci d’encourager les initiatives visant à améliorer l’accès au financement des PME bruxelloises. J’en ai d’ailleurs déjà parlé ici, dans le cadre d’autres interpellations sur l’accès au financement. Je vous renvoie donc à ces considérations.

Le financement participatif (crowdfunding) constitue en effet une approche alternative pour les PME bruxelloises cherchant à financer leur développement. Il permet aussi aux sociétés y ayant recours d’améliorer leur visibilité, et cet aspect marketing constitue une des motivations des sociétés qui y font appel.

La Région et les différents organismes de soutien économique qui en dépendent – comme le groupe finance.brussels ou impulse.brussels – soutiennent donc toute initiative visant à promouvoir le crowdfunding auprès des PME de la Région. J’y reviendrai.

Je soulignerai pourtant que le crowdfunding est une solution de financement qui convient davantage à certains types de projets qu’à d’autres. On le verra plus loin sur la base des observations de terrain. Il peut ou doit être combiné à d’autres formes de financement.
Ce type de mécanisme doit être considéré au-delà d’une simple solution de financement, car il permet aussi d’obtenir un retour, de tester et valider le concept, de construire une stratégie de communication, de constituer un début de communauté, etc.

Le crowdfunding de projets entrepreneuriaux a réellement débuté en Belgique et à Bruxelles en 2012, via une première plate-forme « equity », basée à Bruxelles, et qui s’appelait « My First Company ». Look&Fin, également implantée à Bruxelles, a démarré ses activités fin 2012. Ensuite, d’autres plates-formes ont progressivement vu le jour ces dernières années, comme MyMicroInvest en 2013, Bolero en 2014 ou OksigenCrowd en 2015.

Il est vrai que les statistiques, notamment dans l’étude KPMG, indiquent un dynamisme moins important que dans des pays comme les Pays-Bas ou la France, même si l’on constate un certain rattrapage. Intuitivement, j’identifie plusieurs raisons possibles à cette situation. Tout d’abord, le cadre réglementaire belge est effectivement relativement contraignant. L’autorité compétente, l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA), compétente pour cette matière, a été très circonspecte jusqu’à tout récemment quant à l’interprétation du cadre existant – qui n’était d’ailleurs pas spécifiquement prévu pour le crowdfunding -, ce qui a engendré un retard en 2011-2013, en rebutant les porteurs de nouvelles initiatives. Cette contrainte a même entraîné l’arrêt de l’activité de la plate-forme pionnière My First Company.

Les changements intervenus en 2014 via la loi Geens apportent une amélioration, mais le maintien d’une limite globale à 300.000 euros, jointe à une limite individuelle de 1.000 euros, n’est pas de nature à réellement booster le développement du concept.
Quoique ce soit à nuancer, le Belge est rarement considéré comme pionnier par rapport à de nouvelles pratiques financières innovantes, certainement en comparaison de pays comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou encore l’Allemagne. Historiquement, cela s’explique par les différences entre cultures protestante et catholique, les protestants ayant toujours été à la pointe du développement des systèmes bancaires et financiers tandis que, dans les pays d’origine chrétienne lombarde, on trouve un rapport plus suspicieux à la finance.

C’est à nuancer également, mais il est possible que le lien marqué entre certaines plates-formes et une région déterminée – du moins au moment du lancement – engendre une moindre connaissance et donc un moindre dynamisme de certaines plates-formes.

Ce morcellement n’encourage pas la vitalité du concept, surtout si l’on considère la nécessité pour une plate-forme d’atteindre une taille critique suffisante, tant du côté des entrepreneurs – avec un nombre suffisant de bons projets – que des investisseurs, grâce à un nombre suffisant de crowdfunders. Notre organisation institutionnelle peut aussi être un frein, si chacune des Régions souhaite créer ses propres plates-formes, en limitant l’accès à celles-ci aux investisseurs et entrepreneurs présents sur son territoire. C’est particulièrement parlant pour Bruxelles : aucune plates-forme qui n’aurait que cette zone de chalandage n’est viable, au vu des coûts de gestion.

De nombreuses plates-formes étrangères – Kickstarter, Kisskissbankbank ou Indiegogo – sont devenues des références internationales avant que le crowdfunding ne débarque réellement. Certaines d’entre elles se sont récemment établies en Belgique, comme Kisskissbankbank en 2014 ou Kickstarter en 2015.

On peut donc espérer que les tendances observées en termes d’augmentation de la visibilité des plates-formes existantes ou de volumes financés se poursuivent. À ce niveau, il est probable que les mesures du plan start-up du gouvernement fédéral contribuent à cette accélération. Cependant, les arrêtés royaux nécessaire à la mise en place du plan start-up sont encore à l’examen. Il me revient que, dans les propositions qui sont aujourd’hui sur la table, les conditions ne sont pas à la hauteur des acteurs du secteur. Ceux-ci seraiefrileux à l’idée de se lancer dans la constitution de nouvelles plates-formes qui seraient trop peu rentables par rapport aux efforts à consentir en termes de gestion, de reporting et d’administration.

Finance.brussels a consenti deux prêts à la plate-forme bruxelloise de crowdfunding Look&Fin, qui propose aux investisseurs des financements sous forme de prêt dans des PME. Comme vous l’avez dit, elle est devenue la première plate-forme de crowdfunding belge, et même bruxelloise, levant des montants via des internautes.

Finance.brussels avait participé à son lancement en 2012, en lui octroyant un prêt de 72.500 euros. En 2015, un second prêt, d’un montant de 77.500 euros lui a été accordé par Brustart afin de développer son activité. Notons que Look&Fin investit à ce jour principalement dans des PME bruxelloises telles que Screening Media, Mamma Roma ou Le Saint-Aulaye.

Finance.brussels collabore également régulièrement avec MyMicroInvest, acteur numéro un du crowdfunding en Belgique. MyMicroInvest propose à son pool de 24.000 investisseurs des investissements, principalement sous forme d’intervention en capital.
À ce jour, plus de 1.000 entrepreneurs ont initié une demande auprès de cette plate-forme, lesquelles ont débouché sur plus de 32 financements réalisés. La collaboration entre MyMicroInvest et finance.brussels a pour objectif de favoriser les levées de fonds des sociétés faisant appel à ses services.

De manière plus générale, en ce qui concerne les statistiques liées aux projets bruxellois financés par crowdfunding, impulse.brussels dispose d’informations par année et par plate-forme. Il en ressort que, sur la période 2013-2015, les différentes plates-formes ont financé près de 2 millions d’euros de projets bruxellois, sur un total de 6,15 millions d’euros à l’échelle belge, soit un peu moins d’un tiers. Quelque 21 projets bruxellois ont été financés via ce montant. C’est clairement la plate-forme Look&Fin qui en a financé la part la plus importante, c’est-à-dire les trois quarts.

À noter qu’il n’y pas de statistiques précises disponibles en ce qui concerne les projets bruxellois financés par les plates-formes étrangères comme Kickstarter ou Kisskissbankbank, mais il est clair que bon nombre de projets bruxellois y ont recours. Les campagnes de publicité de Kisskissbankbank sur les chaînes de télévision sont d’ailleurs conçues pour capter l’attention des belges francophones, qui regardent beaucoup TF1 ou France 2 et sont interpellés par cet outil. Au vu de cela, on peut penser qu’une part importante de transactions passe par des plates-formes étrangères.

S’agissant des succès bruxellois, plusieurs sociétés du portefeuille de la SRIB accompagnées par impulse.brussels ont levé des fonds au travers d’une campagne de crowdfunding. C’est le cas de sociétés bruxelloises de plus en plus connues :- Domobios, une société commercialisant une solution innovante de lutte contre les allergies aux acariens et financée par Brustart, a récolté 99.500 euros en prêt via MyMicroInvest ;
– EasyDay, une société active dans les services de conciergerie en entreprise, financée par Brusoc, a récolté 99.999 euros en prêt via Look&Fin ;
– En stoemelings, une brasserie financée par Brusoc, a récolté 10.000 euros ;
– Mammouth, un projet de petite restauration financé par Brusoc, a récolté 5.000 euros de dons via la plate-forme Kisskissbankbank.

impulse.brussels et finance.brussels constatent un intérêt croissant de la part des sociétés en portefeuille pour ce type de financement.

Au cas où vous souhaiteriez vous-même investir dans les PME bruxelloises, je vous informe que plusieurs campagnes de financement sont en cours : Supersec, une société commercialisant des champignons séchés, financée par Brustart auprès de la plate-forme Oksigencrowd ou Le phare du kanaal, un espace de cotravail financé par Brusoc.
Comme je le disais au début de cette intervention, on constate que toutes les sociétés ayant fait appel à ce type de financement au sein du portefeuille SRIB ont été financées soit par Brustart soit par Brusoc, qui sont les filiales dédiées aux jeunes sociétés innovantes et à la microfinance, et que les montants levés restent souvent modestes.

Il s’agit donc de sociétés souvent assez jeunes, axées sur le service ou sur la commercialisation de produits business to consumer (B2C), attractifs pour le public. Ce mode de financement ne semble donc pas à ce jour privilégié ou adapté à l’ensemble des PME bruxelloises à la recherche de financement.

Je terminerai en vous citant quelques-unes des nombreuses initiatives que la Région a prises ces derniers temps pour mieux faire comprendre et connaître le concept et ses acteurs, ainsi que sensibiliser et informer les porteurs de projets d’entreprises de cette opportunité :
– l’organisation d’un séminaire consacré au crowdfunding par impulse.brussels ;
– le relais, par finance.brussels sur son site internet et sur les réseaux sociaux, des événements liés au secteur du crowdfunding bruxellois, bien qu’il ne mette pas directement en place d’outil de communication dédié à ce canal de financement ;
– les informations transmises par le service 1819 aux entrepreneurs les contactant, ainsi que l’information reprise sur le site 1819 et dans Entreprendre à Bruxelles, la newsletter d’impulse.brussels ;
– les contacts directs entretenus par la Cellule Business d’impulse.brussels avec les différentes plates-formes (Look&Fin, MyMicroInvest, Oksigencrowd, Kisskissbankbank) et les renvois mutuels de dossiers depuis la création de ces plates-formes.

 Isabelle Emmery – Tant d’informations en une fois ! Je vous remercie. Cette question a mis du temps à être posée et les réponses dépassent mes espérances.
Toutes les informations que vous fournissez me font dire que ce type de financement n’est pas un élément anodin de notre économie bruxelloise, surtout pour de jeunes entreprises qui lancent des produits divertissants et qui attirent ce type d’épargnants. Supersec, que vous citez, est une réussite, présentée à l’Exposition universelle de Milan récemment, si je ne m’abuse. Cela fait rêver. Il est positif que nous appuyions cette tendance là où nous pouvons le faire.

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