Gratuité dans les musées

Gratuité dans les musées

J’ai interrogé Joëlle Milquet, vice-présidente et ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance, sur la gratuité dans les musées le premier dimanche du mois.

Mme Isabelle Emmery – Alors que le gouvernement fédéral a annoncé des coupes budgétaires sans précédent pour les institutions culturelles et que les mesures d’austérité vont ébranler le pouvoir d’achat de la plupart de nos concitoyens, l’enjeu de l’accessibilité à la culture pour tous les publics, qui est au coeur des priorités culturelles de la déclaration de politique communautaire, est plus que jamais d’actualité. À cet égard, je souhaite revenir sur la question de la gratuité des musées de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Sous la précédente législature, à l’initiative de la ministre Fadila Laanan, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a consacré le principe de gratuité dans les musées le premier dimanche du mois. Cette gratuité a en effet été inscrite dans le décret du 3 mai 2012. Elle conditionne, depuis le 1er janvier 2013, la reconnaissance et le subventionnement des musées.

Entre les grandes déclarations polémiques qu’ont fait d’aucuns dans la presse et les débats qui se sont déroulés dans cette assemblée, la question de la gratuité dans les musées une fois par mois à fait couler beaucoup d’encre. Afin d’évaluer cette politique de gratuité, l’Observatoire des politiques culturelles a mené une étude publiée en juin dernier. L’auteur de cette étude a analysé de manière quantitative les effets de la gratuité en termes de fréquentation et de composition du public selon des caractéristiques socio-démographiques.

Les premiers résultats semblent attester que la gratuité permet de drainer un public plus nombreux les premiers dimanches du mois. Il s’agit donc d’une mesure ayant un réel effet d’attraction, même si des efforts importants doivent encore être accomplis pour toucher un éventail plus large de la population, dont les jeunes et les publics plus précarisés.

Cette étude formule des recommandations qui s’adressent tant aux musées et institutions muséales qu’à la Fédération Wallonie-Bruxelles en termes d’initiatives à mettre en place pour promouvoir et accompagner la mesure de gratuité.

Il s’agit, entre autres, d’une communication dans la durée sur différents supports, une promotion ciblée vers certaines catégories de publics, dont les jeunes, le renouvellement des expositions et animations et des partenariats à développer avec le secteur associatif.
De quelle manière envisagez-vous de suivre les recommandations qui sont énoncées dans ce rapport de l’Observatoire des politiques culturelles ?

Quelles mesures seront mises en oeuvre pour soutenir la politique de gratuité des musées le premier dimanche du mois ? Dans quel délai et avec quels moyens pour chacune de ces recommandations ?

Comment allez-vous accompagner les établissements scolaires pour les amener à profiter de la gratuité de nos musées?

Mme Joëlle Milquet, vice-présidente et ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance – Vous m’interrogez sur le point de savoir comment j’entends suivre les recommandations, vraiment intéressantes, du rapport de l’Observatoire des politiques culturelles qui analyse dans quelle mesure l’étendue de la gratuité fait évoluer les volumes de fréquentation et la composition du public.

En ce qui concerne les volumes de fréquentation, les conclusions montrent que pour les musées pratiquant déjà la gratuité en 2012, la tendance s’est maintenue, avec une accentuation de la fréquentation les premiers dimanches du mois.

Dans les musées où la gratuité vient d’être instaurée, on observe un impact positif de la mesure de gratuité en termes de fréquentation.

Toutefois, nous devrons suivre l’évolution de cet indicateur dans les prochains mois et années car, déjà après cinq ou six mois de mise en application, nous notons un tassement voire une retombée des fréquentations. L’évaluation devant être régulière, j’ai demandé à l’Observatoire des politiques culturelles d’envisager de programmer pour 2015 une étude comparable qui s’ajouterait au portrait socio-économique du secteur muséal.

Durant les premiers mois de son application, l’extension de la mesure de gratuité n’a amené aucun élargissement des publics. Les segments de population particulièrement éloignés de la culture muséale ne sont pas significativement attirés. Même s’il est en augmentation, le public est toujours composé de personnes de plus de cinquante ans, de visiteurs réguliers, de diplômés. . . Il est donc fondamental de définir une stratégie et de mettre en oeuvre une politique de promotion, de sensibilisation, de communication autour de la mesure de gratuité à l’égard des publics jeunes et/ou plus éloignés que l’on veut attirer. Diffuser et entretenir au fil du temps l’information du public à ce propos est une condition nécessaire. C’est la raison pour laquelle je soutiens l’asbl Art et Publics qui a mené diverses actions depuis 2013 pour assurer la promotion de la gratuité des musées le premier dimanche du mois. Une convention quadriennale a d’ailleurs été conclue avec cette asbl.

Parmi les mesures mises en oeuvre pour soutenir la politique de gratuité, figurent la création d’un site internet artetpublics.be et la réalisation d’un agenda annuel dont 2015 verra la troisième édition. Je citerai aussi la réalisation d’un guide des musées gratuits imprimé et téléchargeable sans frais au départ d’une page Facebook et d’une lettre d’information envoyée à plus de quarante mille personnes déjà. Il convient de soutenir et de déployer ces mesures de communication. Il faut tenter, par des concepts attractifs, par des campagnes de promotion et de sensibilisation, d’attirer des familles vers les activités éducatives, surtout les familles qui ne vont pas nécessairement au musée. Nous discuterons à cet effet des nouvelles initiatives de l’asbl Art et Publics dans le cadre de la convention, l’objectif étant de renforcer la visibilité.

Parmi les actions en cours, je citerai une exposition itinérante « Grand Angle sur les musées », inaugurée hier au PointCulture de Louvain-la- Neuve et qui sera successivement présentée dans les différents Points Culture pendant cinq mois avant de se clôturer à Bruxelles en avril 2015. Cette exposition, initiée par le Collectif Caravane qui a photographié des musées et leurs visiteurs, remet en quelque sorte la fréquentation des musées au goût du jour. Les institutions muséales se mobilisent chaque mois et organisent des événements autour de la mesure de gratuité afin de mieux la faire connaître.

Des rencontres ont déjà eu lieu et d’autres sont prévues avec les représentants des différents musées afin d’examiner la manière de doper cette politique et de renforcer les liens avec les politiques culturelles des villes mais aussi des musées, qu’ils relèvent ou non de la Fédération, ainsi qu’avec les écoles.

Chaque année, une ville sera mise en valeur à travers ses musées. Je citerai l’exemple de Mons, où le Pôle muséal a été lancé avec cinq nouveaux musées. Cela pourrait se faire par choix ou par appel à projets. Ce serait une bonne manière d’impliquer les villes et les communes et de travailler en concertation avec le tourisme. Il faut réintégrer la fréquentation muséale dans les politiques culturelles et les initiatives événementielles au niveau local. Les rôles et missions des musées doivent évidemment s’adapter à cette nouvelle réalité de musées largement ouverts sur les réseaux. Ils doivent donc se numériser et travailler leurs projets et leur attractivité en passant par les nouveaux réseaux.

On constate une forte demande participative émanant des internautes pour un musée virtuel. Cela ouvre un créneau d’avenir pour l’attractivité des musées. Ainsi, le projet Museomix est un événement in situ qui rassemble chaque année dans les musées des designers, des experts de contenu et de communication pour créer en équipe des prototypes numériques de médiation. Cet événement concerne une population assez jeune, très au fait des nouvelles technologies. Je suis frappée de voir combien le Musée de la Gravure à La Louvière arrive à susciter l’intérêt des jeunes grâce à sa politique proactive fondée sur le renforcement du numérique.

Il sera également possible de participer à cette nouvelle approche du Musée 2.0 grâce à une nouvelle application numérique. Ce projet se concevrait comme une vaste plate-forme d’échange entre les publics et les musées. Il nécessite une bonne infrastructure technique supportée par « l’animateur de communauté en ligne ». Cette plate-forme est à l’étude en partenariat avec PointCulture et le Centre de culture scientifique de l’ULB.

Pour les publics plus fragilisés, la gratuité du dimanche n’est évidemment pas le seul outil possible. D’autres mesures à l’égard de ceux que l’on appelle les « désengagés culturels » nécessitent une approche multimodale passant, notamment, par un travail de terrain et une collaboration avec les services de première ligne comme les CPAS, les associations, les « Article 27 ». . .

Pour les établissements scolaires, la circulaire « Gratuité pour les groupes scolaires » est toujours d’application dans dix musées subventionnés par la Fédération. Ceux-ci bénéficient d’une compensation financière pour accorder l’accès gratuit aux écoles. L’application de cette circulaire aux anciens musées sous convention a été maintenue.

Le « Grand Hornu », par exemple, est fort fréquenté. Cela soulève la question de l’équité de traitement entre ces musées et les septante musées reconnus qui ne bénéficient pas de la mesure. Une réflexion à cet égard est en cours. Le « Portail des musées en Wallonie », créé dans le cadre d’un accord de coopération entre la Communauté française et la Région wallonne, donne un accès virtuel à près de quatre cents musées et institutions muséales de la Communauté française. La rubrique « Musées animés » rassemble toutes les informations concernant les activités et les dossiers pédagogiques destinés aux enseignants et publics scolaires. Étant en charge de la Culture et de l’Enseignement, je veillerai à renforcer les synergies et à déployer des politiques plus actives dans ce domaine.

Comme nous le verrons dans le budget de la Culture, les allocations de base qui ont été augmentées concernent entre autres l’aide à la création, le soutien aux initiatives jeune public et culture-école, ainsi que les projets visant à inciter les familles à accompagner leurs enfants au musée le dimanche.

Pour favoriser l’attrait des musées par le biais des écoles, il faut généraliser la collaboration entre le secteur culturel et l’école en établissant un programme cohérent pour initier une nouvelle dynamique dans ce domaine. Cette nouvelle stratégie sera mise en oeuvre au moyen d’une adaptation du décret « culture-école ».

Mme Isabelle Emmery – Je vous remercie pour votre réponse circonstanciée, madame la ministre. L’idée de réitérer l’étude en 2015 est une bonne chose car cela permettra d’évaluer les effets de vos mesures.

La promotion des musées bénéficiera-t-elle de budgets supplémentaires ou des réorientations seront-elles opérées dans la même enveloppe budgétaire ?

À combien s’élève le subside octroyé à l’asbl Arts et Publics, qui semble être la clé de voûte de l’offre muséale tous publics ?

Mme Joëlle Milquet – Elle perçoit une subvention stable de 25 000 euros et une dotation variable de la Loterie nationale, soit 50 000 euros pour les dernières années. Selon moi, une convention devrait stabiliser sa dotation globale à 50 000 euros. Cela nous permettrait de revoir son cahier des charges, de préciser ses objectifs et de renforcer les synergies avec les établissements scolaires, les parents et les publics moins enclins à visiter les musées.

Il faut aussi que les musées organisent des activités. La « Nuit des musées » enregistre une forte fréquentation parce que les médias en font la promotion et la présentent comme une activité événementielle et innovante. Il faut trouver les moyens de rendre les musées plus attractifs. Telle sera la mission dévolue à Arts et Publics.

Mme Isabelle Emmery – Vous avez souligné avec raison l’importance du lien avec la politique touristique des villes, mais sur quel type de partenariat la collaboration peut-elle s’organiser ? Souvent, les partenaires agissent chacun de leur côté.

Mme Joëlle Milquet – Vous abordez un sujet fondamental. Je plaide pour une vraie coordination stratégique de l’offre culturelle, notamment en Région bruxelloise, car elle émane de multiples niveaux de pouvoir : communal, régional, communautaire, fédéral.

Il en est de même dans toutes les zones territoriales.

L’offre culturelle est de plus en plus décloisonnée. Chez nous, elle reste malheureusement éclatée et segmentée en des productions spécialisées. Cette tendance s’oppose à la politique de rassemblement des acteurs et de transversalité des pratiques que nous voulons pour l’avenir. Nous allons devoir dessiner une offre culturelle plus coordonnée et multimodale en menant une politique culturelle cohérente et axée sur davantage de synergies entre les bibliothèques, les centres culturels et autres centres de créativité.

C’est l’un de nos grands chantiers.

M. le président – La question rencontrant l’intérêt de tous les membres de cette commission, je suggèrerai à la présidente de la commission d’organiser une séance sur ce sujet.

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