Le Théâtre royal de Toone

Le Théâtre royal de Toone

J’ai interrogé la Ministre de la Culture sur l’avenir du Théâtre royal de Toone.

Voici notre échange :

Isabelle Emmery – La conférence de presse organisée par les responsables du Théâtre de Toone la semaine dernière a suscité l’émoi et une pétition a été signée par près de 15000 fans, preuve s’il en est que ce théâtre continue de passionner pas mal de personnes.
Caroline Persoons a évoqué le débat qui a eu lieu au Parlement bruxellois. Un élément de la réponse du ministre-président Vervoort a retenu mon attention. Une des critiques du CAD portait sur le fait qu’il s’agissait d’un théâtre plutôt réservé aux touristes et davantage lié au patrimoine. Je comprends un peu moins ce dernier point de vue, car les touristes sont présents dans tous les théâtres bruxellois. Ces arguments ne justifient donc en rien la suppression des subventions.

La réunion que vous avez eue avec les responsables du théâtre a été plutôt rassurante pour l’avenir de cette institution.

Pouvez-vous nous détailler les conclusions de cette réunion ?
À moyen terme, comment ce théâtre pourrait-il atteindre les nouveaux objectifs du décret relatif aux arts de la scène qui nous sera présenté prochainement ?
Sachant qu’un financement par les budgets consacrés au patrimoine ou au tourisme semble impossible, quelles sont les pistes de subventionnement alternatives ?

(…)

Mme Joëlle Milquet, vice-présidente et ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance– Je suis surprise par votre étonnement puisque j’ai expliqué en juillet de manière très objective la manière dont j’ai géré un dossier hérité du passé en me fondant sur les avis du Conseil de l’art dramatique (CAD). Vous savez très bien que trente-neuf théâtres avaient introduit une demande de reconduction des contrats-programmes pour quatre ans. Ces demandes doivent être analysées par une commission totalement indépendante d’experts en théâtre. Ce n’est pas moi qui en ai décidé, ni qui ai désigné ces experts. C’est la procédure que les responsables politiques et le pouvoir législatif de l’époque ont établie pour éviter justement une politisation.

Cette commission d’avis, dont les activités et motivations me sont complètement étrangères, a remis des avis divers. Pour plusieurs théâtres, elle a suggéré une augmentation des moyens, pour d’autres, elle a recommandé un statu quo et pour quelques-uns, hélas, elle a émis un avis négatif, estimant que leurs activités ne devaient plus être subventionnées par le budget de la Culture à partir de cette année 2016.
Le Théâtre de Toone fait malheureusement partie de ce groupe. La commission a estimé que ce théâtre relève plus du folklore et du tourisme que de la politique culturelle, que l’emploi artistique n’y est pas optimal, etc. L’avis a aussi été négatif pour le Festival de Spa et la Comédie Claude Volter.

Entre parenthèses, je connais très bien le théâtre Toone. J’ai été échevine à la ville de Bruxelles, j’y suis toujours conseillère communale et j’ai toujours soutenu ce théâtre. Quand j’étais échevine de la Culture, j’ai énormément travaillé pour trouver des solutions immobilières. M.Fassi-Fihri pourra en témoigner, lui qui a repris ces compétences avec excellence.

Nous avons décidé d’être aussi justes et objectifs que possible, en évitant de couper les subsides à ceux qui avaient reçu un avis négatif. Tous ceux qui ont reçu un avis positif et qui ont demandé une majoration de leur subside ont été augmentés de 5%. Plusieurs nous en ont remercié, à Liège et ailleurs. Certains ont été maintenus dans un statu quo. Pour ceux, dont le théâtre Toone, au sujet desquels un avis négatif de fin de subvention était émis, je n’ai opéré qu’une diminution de 5%, soit la même diminution que celle imposée par la Flandre à l’ensemble de son secteur culturel pour toute la législature.

J’entends beaucoup de monde, mais les gens qui parlent ne paient pas. Moi, je parle moins, mais je paie. La subvention annuelle de la ville de Bruxelles à Toone s’élève à 12500 euros, celle de la Commission communautaire française à 12500 euros et celle de la Région bruxelloise est nulle. La subvention de la Fédération Wallonie-Bruxelles, quant à elle, est passée de 211642eu-ros pour 2015 à 201000 euros pour 2016, soit une diminution d’approximativement 10000 euros. J’ajoute que ce n’est pas de gaité de cœur que j’ai procédé à cette réduction et que tout le monde a été logé à la même enseigne.

Je connais très bien les responsables de Toone. Je leur ai rendu visite, et non pour m’y faire photographier, contrairement à ce que j’ai lu dans un journal. Je les ai soutenus et nous avons longuement parlé, notamment des travaux immobiliers. La photo qui se trouve sur mon Facebook prouve la réalité de ce que je dis.

En septembre, lors du Brussels Creative Forum, j’ai eu une longue conversation avec le responsable de Toone. À cette occasion, je lui ai expliqué à nouveau –mes services l’avaient déjà fait en juillet–que nous devions trouver un statut qui permettrait au CAD de ne plus donner cet avis négatif. Le statut d’un théâtre de marionnettes n’est pas clair. Ce théâtre est repris dans les arts de la scène, avec des obligations contraignantes qui ne sont pas toujours respectées. Le même problème se pose pour le Centre de la marionnette de Tournai. Il faudrait prévoir une spécificité particulière.

Ce vide juridique explique les réactions du CAD, lequel estimait qu’il ne s’agit pas de culture et que le financement incombe à un autre niveau de pouvoir.

Je lui explique que rien ne presse, puisque le contrat-programme en discussion ne prendrait cours qu’en 2017. Entre-temps, nous aborderons, comme vous le savez, le décret portant réforme des arts de la scène dans quelques semaines. En vue d’arriver à un échéancier commun, il a été décidé de faire débuter tous les contrats-programmes en 2018, avec de toute façon un crédit pont maintenant la subvention pour 2017.

Je lui précise également que j’applique à chacun la réduction de 5%, tout en tenant compte des projets spécifiques et de la situation des uns et des autres. Or, en 2016, Toone a 50ans, et nous soutiendrons naturellement les festivités du cinquantenaire. Il y aura une passation de génération et ce sera l’occasion de lancer des invitations internationales et, grâce aux espaces dont ils disposent, de nouveaux projets de rencontres entre marionnettistes européens. À l’époque, j’ai bien indiqué qu’une subvention spéciale de 15000euros surcompenserait le différentiel de 10000euros. Pour moi, en septembre, les choses étaient claires.

Par ailleurs, nous avons alors décidé de rencontrer l’échevine bruxelloise Karine Lalieux. Le 12octobre, j’ai écrit au responsable de Toone la lettre suivante: «Comme vous le savez, un rendez-vous a été sollicité avec Karine Lalieux, échevine de la Culture de la Ville de Bruxelles. Ce rendez-vous a été fixé au 19octobre à 15h. Pouvez-vous m’indiquer si ce moment vous convient également?». Arrivant dans les bureaux de Mme Lalieux, j’ai appris que celle-ci avait également reçu une demande du Théâtre La montagne magique, qu’elle voulait traiter en priorité. Heureusement, la réforme nous laisse une année additionnelle pour trouver une solution.

Un peu étonnée des doléances parues dans la presse, j’ai rencontré à nouveau le responsable de Toone ce lundi et ai confirmé par lettre le financement pour 2016, en lui demandant, comme je l’avais déjà fait en septembre, de réfléchir à la manière dont il souhaite se positionner. Si Toone se situe dans le secteur des arts de la scène, il faudra prévoir une spécificité dans l’arrêté, voire dans le décret, par rapport aux autres arts de la scène, en créant une catégorie «Théâtre de marionnettes». Ce serait une façon de combler une lacune qui existe depuis des années.

Préfère-t-il, au contraire, bénéficier d’une convention pluriannuelle en sortant du secteur des arts de la scène, au profit d’un statut sui generis via le décret relatif aux biens culturels mobiliers et au patrimoine immatériel de la Communauté française ? En effet, un arrêté de la Communauté française reconnaît l’art de la marionnette à tringle au titre de chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de la Communauté française.

Je suis ouverte à toutes les solutions. J’ai invité les responsables du théâtre à réfléchir aux deux options. Si le Théâtre de Toone sort du domaine des arts de la scène, la convention pluriannuelle lui assurera des subventions d’un montant équivalent à partir de l’échéancier commun. Si, au contraire, il tient à continuer à bénéficier d’un contrat-programme «Arts de la scène», nous devrons, pour pouvoir continuer à lui accorder une subvention, ajouter dans la réglementation une disposition spécifique pour l’art des marionnettes.

J’ai également demandé que la réflexion soit menée avec les autres représentants du monde des marionnettistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Une réunion est planifiée. Jusqu’à présent, je n’avais jamais reçu de demande de statut spécifique de la part du Théâtre de Toone, ni des autres acteurs du secteur. C’est à l’occasion des avis négatifs du Conseil de l’art dramatique que le problème a surgi.

Cet incident me paraît une tempête dans un verre d’eau. Je le regrette, car il n’entrait nullement dans mes intentions de léser le Théâtre de Toone. Comme je l’ai expliqué il y a plus d’un an dans cette commission, j’ai en outre veillé à traiter tous les théâtres de manière uniforme. Je crois avoir levé le malentendu et j’espère que l’on ne me soupçonnera plus de vouloir favoriser l’un ou l’autre des opérateurs culturels selon son ancrage local. Je suis toute prête à soutenir le Théâtre de Toone et en particulier la manifestation qu’il va organiser à l’occasion de ses cinquante ans. Je sais que ce sera pour lui le moment de prendre un nouveau départ et qu’il est d’ailleurs en train de redéfinir son projet. Je précise enfin que la réunion que j’ai eue avec ses responsables s’est passée dans un climat de respect et de convivialité.

(…)

Isabelle Emmery – Merci pour la clarté de votre réponse. C’est rassurant tant pour les théâtres et pour les pétitionnaires que pour les Bruxellois. Elle rassure aussi tous les amateurs de ce type de théâtre.

Je vous trouve bien disciplinée dans le suivi des avis du Conseil d’art dramatique (CAD), alors que vous n’avez aucune obligation à ce sujet. Vous aviez évoqué la modification éventuelle de la composition des instances d’avis. Peut-être y va-t-il des possibilités d’action à ce niveau-là.

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