L’entrepreneuriat féminin bruxellois

L’entrepreneuriat féminin bruxellois

J’ai interrogé le  Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant l’entrepreneuriat féminin bruxellois.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Le dernier baromètre de l’entrepreneuriat féminin bruxellois n’est pas très encourageant pour les femmes souhaitant démarrer leurs activités dans notre capitale. Seul un entrepreneur sur quatre à Bruxelles est une femme, ce qui me semble très peu.

De nombreux obstacles subsistent, et cela se ressent sur le terrain et dans les chiffres : alors que le taux de participation active des femmes est déjà largement minoritaire en Europe, la Belgique – et Bruxelles en particulier – semble encore plus à la traîne par rapport à la moyenne.

Les freins mis en lumière en 2016 par Women in Business, la plate-forme de soutien à l’entrepreneuriat féminin en Région bruxelloise, hébergée par impulse.brussels, semblent se confirmer encore. Ainsi, un tiers des femmes entrepreneurs estime que le fait d’être une femme constitue une difficulté supplémentaire dans le monde des affaires. Elles souhaitent des actions visant à faciliter leur vie de femmes d’affaires, telles que faciliter l’accès des aides à la création d’entreprise, octroyer des subsides aux femmes dont les actions sont innovantes et mettre en place un accompagnement spécifique à la création.

En 2015, suite aux premiers constats, vous aviez indiqué prendre les mesures nécessaires pour limiter les freins et développer davantage de financements, afin de revenir à hauteur de la moyenne européenne d’ici 2025. Plusieurs initiatives ont ainsi démarré pour favoriser l’entrepreneuriat féminin, l’un des objectifs fondamentaux du Small Business Act pour l’Europe (SBA). Par ailleurs, en novembre dernier, Bruxelles a mis à l’honneur l’entrepreneuriat au féminin en accueillant pour la première fois l’International women’s entrepreneurial challenge.

L’entrepreneuriat constitue un levier d’action destiné à augmenter le taux d’emploi des femmes à Bruxelles en général. Dans cette optique, outre les mesures que l’on peut décider au niveau politique, il est également essentiel d’agir sur les mentalités et les représentations. Je pense, par exemple, à la promotion de la culture entrepreneuriale au féminin dans les écoles. C’est l’occasion pour les jeunes, garçons et filles, de découvrir que l’entrepreneuriat les concerne tous. C’est en sensibilisant ces jeunes en amont que nous pourrons faire évoluer les mentalités, jusqu’au jour où nous ne parlerons plus de genre en entrepreneuriat. C’est une position de principe.

Il y a près d’un an, vous avez déclaré : « D’ici 2025, la Région aura rattrapé la moyenne européenne en termes de taux d’activité entrepreneuriale au féminin et atteint donc les 5,5%. Elle aura également fait progresser sa part de femmes indépendantes à 35%, au lieu du chiffre de 2014, qui était de 28%. Les acteurs publics et privés qui soutiennent l’entreprise à Bruxelles seront sensibilisés à la dimension de genre, en particulier aux différences en matière d’entrepreneuriat entre hommes et femmes, afin d’offrir un service adéquat ».

De quelle manière les constats qui sont faits en la matière sont-ils intégrés dans les mesures visant à stimuler l’entrepreneuriat au féminin à Bruxelles, afin de rattraper notre retard ?

Quel sera le rôle de la plate-forme Women in Business, dans les mois à venir, pour stimuler développement de l’entrepreneuriat féminin ?

Des mesures de sensibilisation sont-elles planifiées afin de promouvoir la culture entrepreneuriale au féminin et de sensibiliser chacun à la dimension de genre ?

 (…)

Didier Gosuin, ministre.- Je vous remercie pour cette interpellation, qui me donne l’occasion de mettre en lumière le soutien que nous apportons à l’entrepreneuriat féminin. J’ajouterai d’ailleurs quelques éléments à vos analyses, que je partage, avant de répondre à vos questions précises.

Commençons par quelques chiffres. Selon l’état des lieux des start-up européennes (European Start-Up Monitor) publié en 2016, la moyenne européenne des femmes fondatrices de start-up est de 14,8%. En Belgique, ce chiffre n’est que de 11,1%. Nous sommes l’avant-dernier mauvais élève de la classe, après la Suisse.

C’est, bien évidemment, avant tout un enjeu économique. La transformation numérique affecte tous les métiers et impose de reconsidérer tout autant l’offre de formation que de préparer les citoyens aux nouveaux métiers. Il est donc primordial d’offrir aux femmes bruxelloises la possibilité d’être sensibilisées à ces nouveaux métiers, mais aussi de libérer leur créativité et de prendre leur place de manière égalitaire dans cette nouvelle industrie.

Selon une étude européenne, si les femmes occupaient autant de postes que les hommes dans le secteur numérique, le produit intérieur brut (PIB) européen pourrait augmenter d’environ 9 milliards d’euros par an, soit 1,3 fois le PIB de Malte. Selon cette même étude, le secteur des TIC en tirerait profit, dans la mesure où les organisations qui intègrent plus de femmes aux postes d’encadrement affichent une rémunération des capitaux propres supérieure de 35% et une rentabilité totale pour l’actionnaire supérieure de 34% aux autres organisations comparables.

Ces chiffres doivent, à mon sens, être entendus par les actionnaires privés, pour les inciter à placer plus de femmes à la tête de leurs entreprises.

Par l’organisation de ce hackathon, auquel j’ai moi-même participé, la plate-forme Women in Business d’impulse.brussels a travaillé à la sensibilisation des femmes à l’entrepreneuriat en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC), mais aussi aux nouvelles économies circulaires et collaboratives, ce qui explique la collaboration avec l’asbl Sharify. Concrètement, la plate-forme Women in Business :

– est intervenue financièrement ;

– s’est chargée de la communication liée à l’entrepreneuriat féminin, afin d’atteindre spécifiquement les femmes. Cela a porté ses fruits, puisque plus de 70% des participants étaient de genre féminin ;

– a identifié plusieurs femmes ayant des parcours inspirants et a sollicité ses partenaires spécialisés en TIC ;

– a récompensé l’équipe qui a surmonté le plus de difficultés par un prix spécial Women in Business. Sachant combien les réseaux sont essentiels au développement d’une activité entrepreneuriale, le prix consiste en un an d’affiliation à un réseau de networking féminin, Wonder Women, partenaire de Women in Business.

Enfin, la coordinatrice de la plate-forme était présente tout le week-end, afin de présenter le service 1819 et Women in Business, de répondre aux questions des participantes et de s’assurer du bon déroulement de l’événement.

Sur 52 participants, 70% étaient des femmes. Lors de la première soirée, où les participants présentent leurs idées, une première sélection est faite. Sur dix-sept idées de départ, douze étaient portées par une femme, ainsi que cinq des six présentations retenues. L’engouement autour de cet événement démontre qu’une communication ciblée vers les femmes est importante pour démystifier le monde du numérique encore trop souvent assimilé à un secteur masculin.

Les retombées médiatiques de l’opération sont intéressantes, car elles participent à la sensibilisation du grand public. Des projets ont trouvé des investisseurs via une plate-forme de financement participatif et grâce à une soirée de présentation organisée à l’Institut des hautes études des communications sociales (Ihecs) juste après le hackathon, avec la possibilité de miser en direct.

Dans la mesure où le gouvernement s’est engagé à promouvoir le développement de l’entrepreneuriat féminin, vous me demandez aussi quelles sont les initiatives éventuellement prévues pour 2017 dans le registre particulier de l’économie numérique et si des projets similaires au hackathon sont prévus.

L’attention pour l’entrepreneuriat féminin est transversale, et je m’emploie à l’intégrer dans les politiques économiques mises en place.

Ainsi, le Small Business Act pour l’Europe (SBA) bruxellois, approuvé en juin 2016, prévoit des mesures spécifiques pour stimuler l’entrepreneuriat féminin à Bruxelles.

Nous avons été les premiers à publier un baromètre de l’entrepreneuriat féminin. Cette publication sera bisannuelle, et l’initiative sera d’ailleurs reprise à l’échelon fédéral. Nous nous en réjouissons. Je vous y renvoie, car il énumère et analyse les obstacles rencontrés par les femmes pour monter leur affaire et trouver un financement, par exemple.

Citons également la formation des coaches à l’entrepreneuriat et aux aspects spécifiques du genre, des actions pour encourager la participation des femmes aux dispositifs d’appui à la création, et le mentorat.

Dès 2016, impulse.brussels a reçu des moyens d’action supplémentaires dans le cadre de la mise en œuvre du SBA par la plate-forme Women in Business. Ces moyens ont notamment servi à organiser le hackathon en fin d’année et à mettre à jour la cartographie des acteurs de l’entrepreneuriat féminin, disponible sur le site www.womeninbusiness.be.

En 2017, j’ai également renforcé les moyens en ressources humaines pour accorder une attention plus poussée à l’entrepreneuriat féminin à travers un plan d’action qui s’articule autour de quatre axes :

– fédérer et animer les associations de soutien à l’entrepreneuriat féminin ;

– mieux comprendre l’entrepreneuriat féminin, en assurer un suivi ;

– sensibiliser les futures femmes entrepreneurs ;

– intégrer la dimension féminine aux dispositifs de soutien existants dans le cadre de l’approche intégrée de la dimension de genre.

Transversalement à ces axes, trois priorités thématiques ont été identifiées :

– les TIC : continuer et renforcer les actions liées à l’entrepreneuriat au féminin en matière de TIC ;

– l’exportation, en collaboration étroite avec Brussels Invest & Export (BIE) ;

– le financement : travailler autour des freins liés aux financements rencontrés par les femmes entrepreneurs.

Concrètement, la plate-forme Women in Business se dotera d’une présence plus poussée sur le web, avec un nouveau site comprenant, entre autres, une cartographie des acteurs de l’entrepreneuriat féminin, ainsi que des histoires inspirantes de femmes entrepreneurs. Les partenaires de la plate-forme se réuniront au moins une fois par trimestre et formaliseront leur participation à la plate-forme via une convention de partenariat.

Comme je m’y étais engagé au moment de la publication du premier baromètre en 2015, des actions de sensibilisation seront également organisées dans les communes bruxelloises, avec un accent sur les communes ayant le taux d’entrepreneuriat féminin le plus faible. Ces actions prendront différentes formes (séminaires, événements de réseautage, etc.).

Le baromètre de l’entrepreneuriat féminin sera édité pour la deuxième fois en 2017, complété par une enquête sur des sujets plus pointus, encore à définir. Ceci permettra d’obtenir des données à jour sur l’évolution concrète de l’entrepreneuriat féminin à Bruxelles. Des actions plus thématiques seront abordées. Des propositions sont notamment sur la table pour intégrer l’aspect féminin dans d’autres politiques, comme le plan numérique qui sera adopté prochainement.

Dans le cadre de l’approche intégrée de la dimension de genre, les coaches de l’ensemble des pôles régionaux d’accompagnement, de financement et de localisation seront progressivement formés aux spécificités de l’entrepreneuriat féminin via une formation dans le cadre de la Brussels Coach Academy, organisé par le 1819. Concrètement les actions suivantes sont programmées :

– formation des intermédiaires du soutien à l’entrepreneuriat à l’aspect genre ;

– sensibilisation du secteur financier et du financement public aux spécificités de l’entrepreneuriat féminin. Un premier séminaire a été organisé dans cet objectif fin 2016, et le travail sera poursuivi dans ce sens. Lors de ce séminaire, qui réunissait à peu près 200 personnes, il y avait deux hommes : moi et le journaliste qui animait la réunion. Messieurs les parlementaires, la prochaine fois, venez me soutenir !

– encouragement de la participation des femmes dans les dispositifs d’appui à la création et de mentorat ;

– collaboration de Women in Business avec le programme de sensibilisation des jeunes (programme Young Entrepreneurs of Tomorrow – YET) pour porter des initiatives à destination des jeunes filles, notamment par la promotion des rôles modèles et la sensibilisation des corps enseignant aux spécificités de genre.

J’en viens à la question de Mme Emmery sur la manière d’intégrer la dimension du genre au sein des organismes publics bruxellois dans les différentes structures faisant partie des trois pôles économiques (accompagnement, financement et localisation).

La Région demandera aux institutions publiques de disposer de statistiques genrées pour leurs actions menées envers les entrepreneurs masculins et féminins dès 2017, en application de l’ordonnance du 29 mars 2012 portant l’intégration de la dimension de genre dans les lignes politiques de la Région. Je souligne que ce travail est déjà en cours. Nous récoltons des chiffres depuis 2015, essentiellement dans le domaine de l’accompagnement.

Notez aussi que les associations financées dans le cadre des appels à projets ont, depuis 2016, l’obligation de nous rendre des comptes différenciés selon le genre des bénéficiaires de leurs services.

Une autre question concerne le regard sur l’utilisation des marchés publics comme moyen de développement de l’entrepreneuriat féminin. S’agit-il d’une piste que nous pouvons explorer ? Les principes de base des marchés publics impliquent que leur attribution doit toujours se faire en prenant en considération les principes d’égalité et de non-discrimination, de transparence et de concurrence. Ces principes impliquent notamment que :

– les candidat(e)s et les soumissionnaires doivent être traités de manière égale et non discriminatoire ;

– la libre concurrence et la libre circulation des biens et des services doivent être garanties. La libre concurrence implique qu’un marché devra toujours être attribué, en cas d’adjudication, au soumissionnaire qui a fait l’offre la moins élevée ou au soumissionnaire qui a fait l’offre économiquement la plus avantageuse en cas d’appel d’offres ou de procédure négociée.

Je sais qu’en Italie, par exemple, certains marchés publics dans le domaine de l’architecture sont soumis à des conditions eu égard au sexe des exécutants. En effet, comme les femmes architectes sont sousreprésentées dans ce pays, un quota d’architectes féminines a été fixé pour les marchés publics. Je précise que les marchés publics ne relèvent pas de mes compétences, mais de celles de M. Vervoort et, peut-être, de celles de Mme Laanan.

Si ce type de conditions était imposé comme critère de sélection, ce serait, selon les juristes de mon cabinet, en contradiction avec notre réglementation en matière de marchés publics. Il me semble dès lors qu’il faudrait réfléchir dans le cadre des conditions d’exécution des marchés. Le pouvoir adjudicateur devrait alors procéder à une étude de marché pour vérifier si une telle condition est réalisable en pratique sans constituer un critère de sélection déguisé.

Pour l’heure, cela semble difficilement applicable dans le cadre de notre législation concernant les marchés publics. Je ne fais que vous rapporter l’interprétation de mon juriste, puisque cette question ne relève pas de ma compétence. Elle mérite toutefois que l’on s’y penche.

Je sais que les organismes de contrôle n’aiment pas trop cela, mais l’une des pistes éventuelles serait les marchés intuitu personae, comme ceux qui concernent les avocats ou, d’une certaine manière, les architectes.

Dans ce type de marchés, le pouvoir adjudicateur pourrait réserver une ou plusieurs places à une femme. Dans les relations directes, on peut en effet choisir un avocat ou une avocate, par exemple.

A priori, cela me paraît tout de même juridiquement contraire à l’égalité de traitement. C’est mon avis juridique, mais il n’est pas pertinent, parce que ce n’est pas de ma compétence. Le débat mérite toutefois d’être mené : peut-on introduire des critères de genre dans les marchés publics ? Il faudrait soulever cette question pertinente dans les services les plus adéquats.

(…)

Isabelle Emmery – Vous parlez d’histoires inspirantes : il faut effectivement mettre en avant les réussites des femmes et travailler de manière globale.

Cela me permet de faire le lien avec les actions de terrain que vous envisagez à l’échelon communal. Promouvoir ces histoires inspirantes, faire de la sensibilisation dans les écoles, créer des plates-formes locales, organiser des séminaires, bref, aller sur le terrain pour porter cette question et la vulgariser, est à mon sens important.

Quant à la prise en compte de la notion d’égalité dans les marchés publics, j’ai entendu vos réserves sur le plan juridique. C’est une matière que nous devrions creuser, notamment au niveau des clauses à engager dans certains marchés de services ou de travaux. Réserver des marchés me paraît assez illusoire, voire contre-productif. En revanche, introduire des clauses liées à l’importance du travail féminin – y compris managérial – dans l’entreprise pourrait être une bonne chose.

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