Licenciements dans le secteur bancaire

Licenciements dans le secteur bancaire

J’ai interrogé le Ministre en charge de l’Economie, de l’Emploi et de la Lutte contre l’Incendie et l’Aide médicale urgente, sur les annonces de licenciements massifs dans le secteur bancaire.

Voici notre échange:

Mme Isabelle Emmery .- Ces derniers jours ont été difficiles pour l’emploi dans le secteur bancaire. Coup sur coup, nous apprenions la disparition prochaine de plus de 1.000 emplois chez BNP Paribas Fortis et d’un peu moins de 200 chez ING, après les 1.115 supprimés par la banque néerlandaise en 2013.

Cette information étonne. Les deux géants bancaires réalisent des bénéfices astronomiques grâce aux habitudes des épargnants belges, mais ils se montrent contre-productifs pour notre économie en n’octroyant pas les emprunts dont nos entreprises ont besoin pour leurs investissements. Néanmoins, ils mettront des gens à la porte pour réduire leurs coûts de fonctionnement.

Cette nouvelle est d’autant plus inquiétante pour Bruxelles que le secteur bancaire y est très développé et génère un nombre considérable d’emplois dont une partie, il est vrai, est occupée par des navetteurs originaires des deux autres Régions. À l’avenir, notre marché de l’emploi risque d’être relativement plus exposé que ceux de la Flandre et de la Wallonie en la matière.

Disposez-vous à ce stade de plus d’informations sur les intentions des deux grandes banques quant à ces licenciements ? Avez-vous contacté leurs directions respectives à ce sujet ? Le cas échéant, qu’en est-il ressorti ? Peut-on déjà estimer le nombre de fermetures d’agences et de pertes d’emplois dans notre Région pour chacune des deux banques ?

Ce qui frappe également, ce sont les motivations des réductions d’effectif dans les deux cas: tant BNP Paribas Fortis qu’ING reconnaissent procéder aux fermetures d’agences et aux licenciements pour répondre à l’augmentation de l’activité numérique. ING délocalise, en plus, sa division informatique à l’étranger, en grande partie en Pologne, mais également en Slovaquie et aux Philippines.

Ces communiqués de presse ne cachent donc pas que la tendance à l’informatisation – je dirais même à la délocalisation pour bénéficier de coûts salariaux moindres – des services bancaires a pour conséquence la réduction des besoins en personnel.

L’informatisation ou la robotisation des activités bancaires est un fantasme de la Silicon Valley depuis longtemps déjà. Dès 1994, Bill Gates disait : « Banking is necessary, banks are not ». Ce phénomène, que nous avons abordé avec vous en séance plénière de la Cocof autour de la question des métiers du futur, est en effet d’une ampleur beaucoup plus large.

Dans un article scientifique désormais célèbre, Carl Frey et Michael Osborne, procédant à une étude de probabilités de robotisation de 702 professions, ont estimé que 47% des emplois aux États-Unis pourraient être robotisés – c’est-à-dire effectués par des machines – entre 2013 et 2033.

Les deux chercheurs établissent un lien de corrélation entre la présence ou non de créativité dans l’activité professionnelle et la probabilité que celle-ci soit robotisée. Ainsi, moins une activité demande de créativité, plus elle est répétitive et susceptible d’être codifiée dans un algorithme, plus la probabilité d’être robotisée est grande.

Il n’est pas étonnant que les professions demandant de hautes qualifications aient globalement des probabilités de robotisation plus faibles. Pour les fonctions comme employé de banque ou autre gestionnaire de dossier en assurances, par contre, ces probabilités sont très hautes.

On pourrait se dire qu’il ne s’agit là que d’un article scientifique, mais les licenciements annoncés ces derniers jours, ainsi que leurs motivations, semblent confirmer les affirmations des deux chercheurs d’Oxford.

Le fait que les acteurs importants de la Silicon Valley annonçaient leurs intentions de mettre la main sur l’activité bancaire depuis plus de vingt ans, ainsi que la multiplication de services de « home banking » et via des applications pour smartphones, élimine plus encore les doutes à ce propos.

Cette tendance observée m’inquiète au plus haut point pour l’emploi bruxellois dans le secteur bancaire, mais pas uniquement. Il n’est pas trop tôt pour commencer à s’en soucier.

Dès lors, quelle est, M. le ministre, votre position au sujet du dossier de la numérisation et de ses conséquences pour l’emploi ? Des études en ce sens sont-elles réalisées spécifiquement en lien avec les réalités du marché de l’emploi bruxellois ? Si ce n’est pas le cas, est-il prévu d’y procéder ?

Peut-on estimer combien de personnes travaillent à Bruxelles dans le secteur bancaire à des postes de contact immédiat avec le public et qui seraient ainsi susceptibles d’être licenciées dans ce type de circonstances dans les années à venir ? Quelles pourraient être les pistes de reconversion pour ce genre de profils ?

Existe-t-il une vision à moyen et à long terme permettant de répondre à ce risque pour le marché de l’emploi bruxellois ? Enfin, avez-vous déjà abordé la question avec vos homologues dans les deux autres Régions et au niveau fédéral ?

(…)

M. Didier Gosuin, ministre.- Je vais vous donner une réponse en deux parties. La première vous fera penser que je ne suis pas un ministre très proactif. Et la deuxième viendra sans doute nuancer cette idée.

J’ai appris par voie de presse l’annonce concernant une prévision de licenciement au sein des banques BNP Paribas Fortis et ING. Comme vous le savez, le licenciement collectif et la restructuration d’entreprise relèvent de la loi dite Renault et disposent d’une procédure spécifique.

Le cas échéant, en Région de Bruxelles-Capitale, un suivi spécifique est mis en place par le Service d’accompagnement des licenciements collectifs (SALC) d’Actiris. Ce service accompagne les entreprises tout au long de la procédure et veille au respect des obligations légales ainsi qu’à ce que les modalités fixées le soient dans l’intérêt des travailleurs concernés.

À l’heure actuelle, nous ne connaissons que l’annonce par voie de presse. Aucun dossier concernant des banques belges n’est ouvert pour une procédure de licenciement collectif ou de restructuration. Dès lors, il ne peut être présumé de l’effectivité du licenciement de X ou Y travailleurs ainsi que des fermetures de X ou Y agences.

Comme le soulignent les articles de presse et votre question, il s’agit ici également d’une évolution du monde bancaire quant à son organisation interne et son rapport aux clients. Au-delà du secteur bancaire, il faut constater que les métiers exercés derrière des guichets tendent à disparaître et à laisser la place à des solutions informatisées ou à des services clientèle téléphoniques. Je pense qu’il s’agit d’une évolution plus large dans notre société et dans les entreprises. Je ne suis pas sûr que nous puissions créer un microcosme qui puisse empêcher cette évolution.

L’important pour la Région bruxelloise est de maintenir les activités significatives et de les développer sur notre territoire. Il est vrai que nous sommes mis en concurrence avec d’autres pays. Le dumping social ou les avantages fiscaux continuent d’attirer les entreprises vers l’exil total ou partiel.

Il est clair que nous ne pouvons pas lutter face à des pays qui pratiquent des politiques économiques et sociales que je qualifierais d’agressives. Nous ne pouvons pas contraindre, par voie légale, les entrepreneurs, y compris du secteur bancaire, à rester dans une logique d’activité de proximité par rapport à leurs clients. Mais nous continuons à les encourager avec les outils économiques et sociaux de la Région. C’est là, je pense, que vous vouliez que je tape du poing sur la table pour faire entendre raison à BNP Paribas.

Le plus gros actionnaire de BNP Paribas est l’État belge. BNP, comme les autres entreprises, va bénéficier d’une diminution significative de la charge salariale. À peu près au moment où le gouvernement fédéral a pris cette décision, la banque décidait de dégraisser son personnel de 2.500 unités et d’augmenter de 2 milliards les dividendes aux actionnaires.

D’abord, le secteur financier ne se limite pas au secteur bancaire. Une série de nouveaux services se créent, qui ne sont plus des services bancaires classiques au sens où nous l’entendons. Le secteur financier doit être vu dans son ensemble.

Ensuite, en dix ans, l’emploi dans ce secteur a connu une forte baisse en Région bruxelloise alors que, à l’échelon belge, il a augmenté de 4.357 unités. Cela étant, par rapport à l’emploi total de la Région bruxelloise, la part du secteur financier est passée de 10,8% en 2003 à 9,5% en 2013. Ces chiffres seront annexés au compte rendu.

Dans le secteur bancaire stricto sensu, 46% de l’emploi se situe en Région bruxelloise. Il n’est donc pas anormal que la part de licenciements y soit la plus élevée. Pour le secteur financier dans son ensemble – assurances, produits dérivés… -, le chiffre est de 16,3%.
Le nombre de sociétés filiales en Région bruxelloise a tendance à augmenter. Dans le secteur financier, 482 postes ont été pourvus par le biais d’Actiris en 2015, 482 en 2013, 697 en 2010 et 460 en 2008. La demande reste donc constante.

Je peux aussi vous donner les chiffres par niveau des études qui révèlent que cela ne correspond pas du tout à notre marché de l’emploi puisqu’en faible capacité, seuls 4% sont relevés alors que 76,4% sont de haut niveau. Il y a une correspondance et nous le savons.
On peut aussi parler de la répartition de l’emploi intérieur pour le secteur des banques et des assurances par lieu de domicile à Bruxelles. Sur les 61.196 employés du secteur, 29,5% habitent Bruxelles. Avec 29,5%, nous sommes bien en deçà des 48 ou 49% de Bruxellois.
Il faut cependant corréler ce chiffre avec le haut niveau de compétence qui fait qu’un certain nombre de gens habitent à l’extérieur de Bruxelles et viennent y travailler.

Je peux donc mettre à disposition ces chiffres. De 2003 à 2013, nous avons perdu 7.917 emplois dans le secteur financier. Cela a partiellement été compensé dans des activités auxiliaires de services de finance et d’assurance où 1.000 emplois ont été ajoutés.
On peut dire que la perte principale ne se situe pas entre 2003 et 2008, mais bien entre 2008 et 2013 : la crise du secteur bancaire y est pour quelques chose. Je vous communiquerai ces informations intéressantes pour tout le secteur financier en Belgique et à Bruxelles.

À ce stade, je n’ai pas encore entamé le dialogue avec mes homologues régionaux et fédéraux à la position annoncée d’ING et de BNP Paribas.

Mme Isabelle Emmery – Si je vous comprends bien, à ce stade, il n’y a pas eu de contact avec les deux grandes banques ? Ce ne serait que des annonces à la presse ? On peut pourtant se dire que cela va arriver à un moment ou à un autre. Je comprends que vous devez être saisi dans le cadre d’une procédure officielle, mais je serais surprise qu’il y ait une marche arrière. Prudence et vigilance, donc.

Concernant plus généralement l’état de l’emploi dans le secteur bancaire, j’ai bien noté l’ensemble des chiffres que vous nous livrez et je les relirai dans le compte rendu. À ce stade, vous ne faites qu’un constat, mais sans perspective dans le cas où ce secteur s’engagerait dans des pertes plus importantes.

Vous parlez de compensations dans le cadre d’un secteur plus large que bancaire, qui comprend les produits d’assurance, les produits dérivés et d’autres. Mais il est clair que la tendance est à la baisse.

M. Didier Gosuin, ministre.- Au niveau bruxellois, mais pas au niveau belge, où l’on a gagné 4.357 emplois. C’est la raison pour laquelle les partenaires régionaux vont me rétorquer que c’est mon problème !

Mme Isabelle Emmery – C’est donc notre problème, et il faut pouvoir s’en emparer. Ici, nous posons un constat, mais dans le futur nous serons amenés à prendre des décisions pour savoir quoi faire de ces gens et de cette tendance relativement lourde. Pour des raisons diverses, j’ai été amenée à fréquenter plusieurs agences de ma commune. Celles-ci ferment trois ou quatre jours par semaine, il faut prendre rendez-vous pour voir quelqu’un directement… Dans une grosse agence, on n’est pratiquement plus reçu que sur rendez-vous : le service disparaît.

M. Didier Gosuin, ministre.– Ceci tempère cela. Quand le secteur financier dégraisse à Bruxelles, vu le faible taux de Bruxellois – moins de 30% – qui y sont employés, cela se répercute surtout sur la Flandre et la Wallonie. Ils ne le savent pas tout à fait, mais ils feraient bien de le comprendre.

Il y a des secteurs où les rapports sont différents. Je vais être cynique, mais pour les Bruxellois, il vaut mieux qu’on dégraisse dans les secteurs où le taux d’emploi bruxellois est faible.

Ce que j’espère, c’est que l’actionnaire principal de BNP Paribas aura son mot à dire. Mais lorsque Proximus décide de désengager tous les plus de 60 ans, alors qu’il n’y a même pas six mois le gouvernement fédéral déclarait qu’il fallait pousser les personnes âgées à rester au travail et que l’État est actionnaire de Proximus à 50%, je me pose des questions sur les politiques de l’emploi telles qu’elles sont menées.

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