Liens entre formation et emploi

Liens entre formation et emploi

J’ai interpellé le Ministre en charge de la formation professionnelle au Parlement francophone bruxellois à propos de l’étude menée par l’Institut Metices de l’ULB sur les liens formation-emploi

Mme Isabelle Emmery .– La recherche d’une adéquation entre la formation et l’emploi connaît un nouveau souffle avec l’étude menée, pour la première fois, par l’Institut Metices (Migrations, espaces, travail, institutions, citoyenneté, épistémologie, santé) de l’Université libre de Bruxelles (ULB). Ce dernier a évalué l’impact de la formation et du parcours formatif sur l’insertion socioprofessionnelle ainsi que l’équité d’accès à la formation.

Cette étude se base sur des données issues de Bruxelles Formation, Actiris et de la Banque carrefour de la sécurité sociale pour rechercher le parcours sur la longueur des groupes étudiés, tant au niveau du cursus que de l’insertion.

Les recherches ont été établies sur la base de deux échantillons : un premier groupe de personnes ayant suivi une formation professionnelle en 2008, et un groupe témoin du même nombre d’individus n’ayant pas eu de cours. Les indicateurs retenus par cette étude sont d’une part, le taux d’emploi et d’autre part, le taux de vulnérabilité.

Les conclusions de cette étude prouvent que « toutes formations confondues, la comparaison des taux d’emploi et de vulnérabilité pour les personnes ayant suivi une formation et les demandeurs d’emploi indemnisés (DEI) ayant des caractéristiques proches, tend à montrer que la formation accroît le taux d’emploi et réduit la vulnérabilité. L’écart au niveau des taux d’emploi un an après la formation est d’environ 14%. Quant au taux de vulnérabilité, il diminue de 5,2% ».

Par ailleurs, « dans le groupe témoin, 24,8% des personnes ayant un emploi ne l’ont plus un an après, ce même taux étant de 19,6% chez les personnes formées. La formation accroît également le taux d’emploi dans l’année de 12,5%, passant de 42,2% pour le groupe témoin à 54,7% pour les formés ».

En revanche, pour les personnes ayant suivi une formation uniquement préqualifiante de base, les résultats sont moins probants.

Cette étude permet notamment d’objectiver l’importance de la formation dans la recherche d’emploi pour les jeunes.

Cependant, lorsqu’on analyse l’emploi des jeunes, on raisonne généralement en termes d’âge. C’est en particulier ce critère qu’utilisent les dispositifs ciblés de la politique de l’emploi. Cependant, du point de vue de l’insertion sur le marché du travail, ses effets sont délicats à interpréter. En effet, ce n’est pas directement l’âge qui joue, mais deux variables « cachées » qui se combinent : l’ancienneté sur le marché du travail et le niveau de diplôme.

De plus, l’adéquation entre la formation reçue et l’emploi visé n’est, en effet, pas l’objectif premier du jeune détenteur d’un diplôme, qui recherche plutôt un « bon emploi ». L’urgence à décrocher un emploi stable peut ainsi conduire un jeune à saisir la première opportunité. N’oublions pas enfin que le jeune peut avoir choisi par défaut sa filière de formation.

L’étude démontre également clairement que l’absence d’un diplôme de l’enseignement secondaire a un impact considérable. Il est donc très important d’également travailler avec l’enseignement. Pour terminer, l’étude met aussi en lumière l’importance de la formation pour les diplômés hors Union européenne, leur chance d’accéder à un emploi étant réduite de moitié sans formation qualifiante.

Monsieur le ministre, il est essentiel d’assurer un développement cohérent des filières de formation, prenant en compte les réalités économiques régionales, comme les besoins des jeunes, de manière à leur assurer les plus grandes chances d’accès à l’emploi.

Il me paraît également important de promouvoir l’image des métiers en pénurie pour certains secteurs. On sait très bien aujourd’hui que la représentation que se font les familles et les jeunes de certains métiers joue également un rôle.

Par ailleurs, il est capital de donner des informations très précises sur la diversité des voies de formation qu’offre notre Région à un jeune afin qu’il choisisse son métier, mais aussi de suivre la voie de formation qu’il souhaite pour y accéder.

En effet, un jeune qui veut être menuisier ou maçon, pour évoquer des métiers en pénurie, peut envisager la préparation de ce métier par au moins deux voies différentes : la voie scolaire, avec l’enseignement de type professionnel, ou la voie de l’apprentissage, avec une alternance en entreprise. Notre volonté est que ces deux voies soient d’égale efficacité, tant pour les jeunes que pour les entreprises qui s’y impliquent.

Pour en revenir à cette étude proprement dite, une analyse a-telle également été faite en fonction de la tranche d’âge, facteur malheureusement déterminant et pouvant être discriminatoire ? Si oui, quelle tranche d’âge a-t-elle retrouvé plus facilement du travail après une formation ? Quelles sont les finalités de cette étude pour vous ?

Comme je l’avais évoqué, l’urgence de trouver du travail fait que certaines personnes acceptent des emplois ne correspondant pas aux formations suivies. L’étude permet-elle d’établir des liens entre l’emploi visé au départ et finalement obtenu et le type de formation suivie ?

Enfin, quels sont les outils supplémentaires ou les améliorations que vous envisagez d’apporter afin de valoriser davantage les formations qualifiantes ?

M. Didier Gosuin, ministre.- Je constate avec grand plaisir que vous avez lu attentivement les résultats de cette étude. Si j’ai tenu à encourager la diffusion de cette étude qui avait été commanditée par mon prédécesseur chargé de la Formation professionnelle et qui a été finalisée en fin de législature passée, c’est essentiellement pour quatre raisons qui recoupent les finalités de l’étude.

Tout d’abord, l’étude de l’Université libre de Bruxelles (ULB) repose sur une démarche innovante indispensable à l’évaluation des politiques publiques, même si les chercheurs ne reprennent prudemment pas ce terme dans leur analyse.

Comme vous le savez, nous prônons un réel travail d’évaluation des politiques publiques sous cette législature. Toutes les déclarations de politique générale en reprennent l’intention, mais encore faut-il le concrétiser au quotidien. Lorsqu’on a produit une telle analyse des politiques publiques, il ne faut pas hésiter à la publier et à la soumettre au débat.

Il est problématique que l’on évalue tout sans mettre les conclusions en oeuvre ou en tout cas pas de manière complète. Évaluer c’est étudier l’impact global d’une politique, mettre en évidence sa plus-value, bref comparer le devenir des publics bénéficiaires d’une mesure avec ceux qui n’en bénéficient pas. Il est rare, en Belgique, que des études prennent le soin de constituer des groupes témoins. Cette étude le fait et cela mérite d’être fortement souligné.

Toujours sur le plan méthodologique, cette étude est longitudinale, tout comme d’autres études sur la formation en alternance menées par la même équipe de l’ULB. Si, trop souvent encore, les analyses consistent en des photographies qui ne permettent pas de comprendre les trajectoires des personnes cette étude de parcours demande de réels partenariats statiques entre les différents opérateurs et institutions : Bruxelles Formation, Actiris, Banque carrefour de la sécurité sociale (BCSS), ULB.

Ce genre de partenariat est d’ailleurs appelé à devenir structurel au travers d’un accord de coopération sur l’analyse longitudinale des parcours des sortants de l’enseignement dans la formation et l’emploi, signé à la fin de législature passée. Nous allons le mettre en oeuvre avec nos collègues de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Région wallonne. Il s’agit de l’accord de coopération conclu entre la Communauté française, la Région wallonne, la Région de Bruxelles-Capitale, la Commission communautaire française et la Communauté germanophone, organisant la mise en oeuvre d’un cadastre des parcours éducatifs et post-éducatifs, fait à Bruxelles le 20 mars 2014.

Je précise que cette démarche de croisement des bases de données administratives prend l’ensemble de la population concernée en compte – et non un échantillon – et se révèle moins coûteuse que les enquêtes, ce qui, en termes de pilotage des politiques publiques, rend ce type d’outil plus réaliste à mettre en oeuvre.

Par ailleurs, cette étude a permis de valider les résultats de l’enquête Ulysse, menée depuis plusieurs années par Bruxelles Formation sur un échantillon de ses stagiaires. De telles enquêtes doivent se poursuivre mais être réorientées en complément de cette méthodologie performante de l’analyse croisée des bases de données administratives.

Deuxièmement, cette méthode permet de tirer un premier enseignement, moins trivial qu’il n’y paraît : l’effet de la formation professionnelle sur l’insertion à l’emploi est positif. Le temps que l’on passe à se former, les efforts pour parvenir au terme d’une formation et l’investissement public dans ces formations améliorent significativement l’insertion sur le marché du travail des publics qui en sont bénéficiaires. Ce constat, qui peut sembler évident à certains, est souvent contesté par de nombreux acteurs, à commencer par les publics les plus jeunes. Je l’entends même parfois dans cette enceinte : « Se former, à quoi bon ? Cela ne mène à rien».

C’est évidemment faux et, aujourd’hui, on peut commencer à objectiver et même chiffrer ce lien entre formation et insertion professionnelle.

Si l’on prend en compte l’ensemble des formations – depuis les formations de base jusqu’aux formations qualifiantes – de Bruxelles Formation, comme de ses partenaires, principalement de l’insertion professionnelle, mais aussi de la promotion sociale, le taux d’insertion d’un chercheur d’emploi qui se forme est augmenté de l’ordre de 14% par rapport à un chercheur d’emploi qui ne se forme pas et qui présente les mêmes caractéristiques. L’expression « de l’ordre de » est utilisée à dessein : les chercheurs restent, bien sûr, prudents. Et il faudra approfondir ces démarches de type évaluatif. Si l’on prend en considération les seules formations qualifiantes, celles qui sont liées à un métier et qui répondent à des fonctions précises sur le marché du travail, cette augmentation est de 22%.

L’impact du passage en formation qualifiante est un peu plus faible pour les 18-24 ans (+16,7%) et un peu plus élevé pour les 25-44 ans (23,6%). Mais surtout, il est plus variable chez les plus jeunes, plus faible pour les moins diplômés. L’absence de diplôme de fin d’études secondaires reste donc un handicap.

Je réponds à votre question sur les tranches d’âge. Globalement, les jeunes infraqualifiés – quelque soit leur parcours professionnel antérieur – présentent un risque d’enlisement dans le chômage plus grand, et surtout un risque de précarité plus élevé comparé à l’ensemble des sortants de qualification.

Mais, comme vous l’avez souligné, d’autres variables interviennent. La situation des jeunes qui ont achevé leurs études secondaires est meilleure, surtout s’ils sont rentrés sur le marché du travail depuis peu (moins de deux ans et demi). Plus encore, les jeunes issus de l’enseignement supérieur (âgés de 25 à 29 ans et qui ont une certaine ancienneté) se stabilisent en emploi directement après la formation, dans des proportions plus importantes, particulièrement les jeunes hommes. A contrario, les plus de 45 ans infraqualifiés risquent davantage de rester enlisés dans le chômage, particulièrement lorsque ce sont des femmes.

Je retiens enfin que si les personnes originaires d’un pays hors Union européenne (première nationalité) diplômées du secondaire ont peu de chance d’accéder à un emploi (environ 25% du groupe témoin), le passage en formation qualifiante augmente significativement ces chances (environ 50%).

La formation est aussi un outil de lutte contre la discrimination à l’embauche et la non-reconnaissance du diplôme. Par ailleurs, l’équité d’accès à la formation est soulignée par l’étude : ce ne sont, par exemple, pas les chercheurs d’emploi les plus diplômés qui accèdent aux formations.

Quatrièmement, l’étude approche la question des domaines de formation, mais les relie à la qualité de l’emploi et non au secteur d’emploi, ce type d’analyse devant constituer une étape ultérieure des développements statistiques en chantier. Je cite les chercheurs : « Les domaines professionnels pourraient être regroupés en trois groupes. Certains n’ont pas d’impact significatif sur les parcours professionnels postformation. D’autres renforcent les chances de stabilisation en emploi directement après la formation, tels que ‘transport et logistique’ ou bien ‘nettoyage professionnel’, représentés sur le graphique. Dans ces domaines, la demande est forte vis-à-vis de candidats adaptés à des normes qui ont fortement évolué ces dernières années et auxquelles tentent de répondre les programmes de formation. Enfin, certains domaines sont plus associés à des trajectoires d’instabilité des emplois occupés, tels que ‘construction’ ou ‘horeca’ ou encore ‘vente – commerce’, domaines associés à des secteurs connus pour pratiquer un turn-over important ».

Cinquièmement, cette étude permet d’objectiver l’efficacité de la formation, et, comme toute démarche d’analyse, de pointer les éléments à améliorer dans la formation, en partenariat avec l’enseignement et l’emploi.

L’impact de la formation est moins important pour ceux qui ont eu un parcours scolaire difficile, pour les jeunes peu diplômés particulièrement. D’où cet argument supplémentaire pour souligner l’importance de l’amélioration du système éducatif, et toute la politique de garantie pour la jeunesse qui comprend des collaborations avec l’enseignement (notamment sur le plan de l’information, l’orientation au travers de projets tels que la Cité des métiers qui a désormais reçu le feu vert – sous forme de label – de la maison-mère).

La formation, même si elle améliore significativement la situation des jeunes, ne peut être le seul outil à actionner face à ce défi.

Deuxièmement, les parcours pour accéder à ces formations qualifiantes sont parfois difficiles à poursuivre jusqu’à leur terme. On observe tout particulièrement le bien trop faible taux de passage des formations préqualifiantes à la formation qualifiante. Il faut donc encourager ces parcours, les optimaliser, les accélérer (notamment grâce à la validation des compétences) pour que les personnes en formation ne se démotivent pas et abandonnent leur formation pour un emploi à court terme. On interpelle souvent sur le fait que beaucoup de personnes ne mènent pas leur formation à son terme. Bien sûr, certaines sont démotivées, mais beaucoup abandonnent parce qu’entre-temps, elles ont trouvé un emploi à court terme. Malheureusement, il faut alors reprendre ensuite la formation à zéro.

Il faut aussi – et c’est toute l’optique du futur cadre francophone des certifications dont j’ai déjà parlé et que je vais vous présenter sous peu – systématiser les certifications professionnelles. Une certification reconnue permet plus de mobilité sur le marché du travail et une insertion plus durable dans des emplois de qualité. C’est ce qui explique cette analyse comparative pour des personnes d’origine étrangère, hors Union européenne, qui viennent avec des diplômes non reconnus, pour lesquels il n’existe pas d’équivalence.

Soyons clair : le monde économique se méfie. Si une personne du groupe témoin arborant un diplôme étranger de comptabilité suit ici une formation de comptable pour obtenir le titre sans difficulté, ses chances sont doublées. Cela montre qu’il y a, dans le chef de l’entreprise, la nécessité d’une reconnaissance du titre, d’où l’importance du renforcement de l’équivalence des diplômes, qui est une compétence de la Communauté française, mais aussi de la validation des compétences qui constitue un stade intermédiaire.

Outre l’accompagnement, la perspective d’obtenir cette certification et une meilleure information des personnes sur les taux d’insertion contribueront à améliorer ce taux de passage entre les formations préqualifiantes et qualifiantes.

Enfin, accès à l’emploi ne veut pas dire stabilisation durable dans un emploi de qualité, même si la formation professionnelle réduit la vulnérabilité des emplois obtenus ; d’où la nécessité d’une politique cohérente d’information, d’orientation, de contrôle, de validation, etc., et la concrétisation d’un réel droit à la qualification tout au long de la vie. Car c’est un droit pour lequel il faut se battre, qui devrait être inscrit dans la Constitution et qui doit être un objectif des pouvoirs publics. Demain, les jeunes seront appelés à des réorientations diverses de leur carrière. Il faut que les moyens soient là pour garantir à tout un chacun la possibilité de se requalifier.

Cela se travaille dans la durée, en lien avec les besoins du marché du travail et en partenariat avec l’entreprise comme lieu de formation, en alternance, comme l’illustrent particulièrement l’Espace formation PME (EFP) et le Service formation PME (SFPME).

Voici donc les quelques enseignements qui alimenteront les actions que nous sommes en train de mettre en place en concertation avec tous les acteurs.

Cette étude a largement contribué à l’élaboration des objectifs de la Stratégie 2025 et de la Task force emploi-formation-enseignement- entreprises.

Mme Isabelle Emmery – Je salue la poursuite et l’approfondissement de cette étude, ce qui, en cette matière, nous permettra d’inscrire notre institution dans la continuité.

Vous avez évoqué les jeunes qui ne perçoivent pas toujours l’intérêt des formations ou qui perdent leur motivation en cours de route. J’y vois un élément essentiel. Dans un souci de pédagogie, les résultats d’une telle étude devraient être connus des jeunes et diffusés. Beaucoup se découragent, estimant que leur formation ne les mènera pas à l’emploi. Je plaide donc pour la diffusion de cette étude dans les circuits de formation, de recherche d’emploi et d’enseignement.

Vous avez réitéré votre souhait de voir aboutir le projet de Cité des métiers qui permettra à tous les services de converger, notamment les services d’orientation. L’orientation est fondamentale, car les jeunes n’ont pas d’idée précise de leur avenir, de leurs souhaits, de l’épanouissement qu’ils pourraient trouver dans l’une ou l’autre formation. Parfois, ils s’engagent dans des formations qui ne débouchent sur rien, alors que d’autres offres pourraient les aider à construire leur avenir.

Vous avez abordé la validation des compétences. Il importe que notre institution prenne cette matière en main. Il suffit de constater la difficulté, surtout en Fédération Wallonie- Bruxelles, de faire reconnaître un diplôme. C’est un réel parcours du combattant, et il serait bon que notre institution favorise le processus de reconnaissance.

Je ne peux que souscrire à votre affirmation du droit à la qualification. J’y suis très sensible. Nous devons le revendiquer pour le public bruxellois.

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