Place des femmes dans les fictions

Place des femmes dans les fictions

J’ai interrogé le Vice-président et ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Médias, sur l’étude du CSA consacrée à la place et à la représentation des femmes dans les fictions.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery  – Menée conjointement par les régulateurs de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Tunisie, une étude consacrée à la place et à la représentation des femmes dans les fictions vient de s’achever. J’en ai pris connaissance avec grand intérêt puisqu’elle rejoint une préoccupation forte qui me tient à cœur, l’analyse des contenus culturels et médiatiques sous l’angle de la lutte contre les stéréotypes sexistes. Il importe en effet d’amener tous les acteurs de la société à se questionner sur la façon dont se reflète l’image des individus, quel que soit leur genre, à travers les programmes et les œuvres diffusées. En Belgique, huit fictions ont ainsi été passées au crible de l’analyse. Il s’agit de fictions ou de webcréations coproduites par la RTBF. Pas moins de 82 personnages ont pu être analysés en visant leur évolution au cours du récit. L’objectif était d’y déceler les éventuelles assignations de rôles en termes de genre et, le cas échéant, les possibles stéréotypes ou reconfigurations d’identité et rapports entre les genres.

Les résultats sont relativement nuancés, la présence de personnages féminins étant importante et les représentations considérées comme encourageantes dans plusieurs cas. Les rôles attribués aux femmes seraient cependant moins équilibrés que ceux des personnages masculins. Les reconfigurations seraient également plus ambivalentes, même s’il est noté une tendance à suivre une évolution de la société actuelle en termes de liens de couples ou encore d’investissement dans les carrières professionnelles, sur un modèle type d’héroïnes qualifiées de «post-féministes». La question de l’âge et de la représentation du corps a également été analysée. En définitive, si des progrès sont soulignés, ce qui est encourageant, des axes de travail restent à observer attentivement, de même que le soutien aux femmes qui contribuent à la création des œuvres, puisque parmi les créateurs, 24 % seulement sont des femmes et, parmi les réalisateurs de séries, deux sur douze.

Avez-vous eu l’occasion de prendre connaissance de ce rapport? Quelle analyse en faites-vous tant dans ses aspects positifs que des constats sur une difficulté subsistants à rendre compte de la diversité? Le concept de reconfiguration ambivalente est intéressant. Il permet d’avoir un certain recul sur les contenus. Cependant, ne pensez-vous pas qu’il faudrait affiner ses contours? Repose-t-il sur une base scientifique? Il convient en effet d’éviter l’écueil de la subjectivité qu’il pourrait contenir. Nous devrons rester attentifs, en outre, à ne pas dénaturer l’intention artistique de l’auteur. À votre connaissance, dans la mesure où elle repose sur un appel à projets de Wallonie-Bruxelles International (WBI), cette initiative pourrait-elle se poursuivre afin de suivre d’ici quelques années l’évolution de la situation, le cas échéant avec d’autres régulateurs?

Les résultats sont évidemment fortement liés au choix des contenus analysés et à la méthodologie retenue. Y a-t-il eu, à votre connaissance, un dialogue avec les éditeurs concernés? Ceci permettrait, selon moi, d’approfondir l’échange et l’analyse des contenus. À l’instar de ce qui a déjà été initié pour le cinéma sur la présence des femmes à l’écran ou bien par le test de Finkbeiner, pourrions-nous envisager de mettre au point un outil d’analyse objectivé qui offre déjà en amont un regard aiguisé sur les œuvres ou les contenus médiatiques? Dans la limite de vos compétences, comment pouvez-vous contribuer à soutenir l’émergence d’une génération d’auteures, scénaristes ou réalisatrices de talent, notamment en lien avec l’initiative boost camp et l’idée de soutenir des candidates au moment où elles montent leur projet puisque nous savons que la difficulté ne se pose pas au moment des études où il y a déjà eu des progrès?

Ce type de recherche apporte une occasion stimulante de débattre d’une question fondamentale. Il comporte forcément ses limites, ne fut-ce qu’en lien avec l’échantillon analysé. Il faudra veiller à soutenir et amplifier les bonnes pratiques. Et je retiens aussi de ce que j’en ai lu: une véritable dynamique se met en place et les nouvelles créations permettront notamment de poser des constats encourageants en s’inscrivant dans le sens de la déconstruction des stéréotypes. J’en veux pour preuve la belle série «La théorie du Y». Tout cela de manière à participer à la construction d’une offre médiatique variée, émancipatrice, respectueuse de l’égalité et témoin de ce que notre société est plurielle, riche de sa diversité.

Jean-Claude Marcourt, vice-président et ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Médias – J’ai pris connaissance de cette étude. Il ne s’agit pas du baromètre de l’égalité et de la diversité dans les médias que je finance avec la ministre Simonis. Cette analyse devrait paraître au début de l’année prochaine avec un léger retard imputable à l’emménagement du CSA dans ses nouveaux bureaux. Il ne s’agit pas non plus d’une commande, mais d’un projet de recherche proposé par la HAICA – le régulateur tunisien – et notre CSA suite à un appel à projets de WBI visant une dynamique de coopération entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Tunisie. L’étude participe d’un échange d’expériences et de pratiques entre deux régulateurs, tant sur le plan de la régulation que sur celui de la recherche.

C’est, tant pour WBI que pour le CSA, une opportunité d’échange dans un contexte particulier, celui d’une société en phase de transition politique. Tout ceci provient d’une volonté de soutien à la consolidation d’une autorité indépendante de régulation de l’audiovisuel en Tunisie. Des collaborations avec d’autres régulateurs sont envisageables, mais elles n’ont pas encore été discutées. Dans cette optique, il faudrait que WBI relance un appel à projets pour permettre un financement spécifique.

Un colloque portant sur les médias et la société civile tunisienne s’est tenu à Tunis les 7 et 8 décembre derniers. À la suite de ce colloque, le CSA et la HAICA publieront des conclusions communes contenant des pistes pour la régulation. Il s’agit de réfléchir à des champs de développement possibles d’actions de régulation. Ces pistes s’adresseront aux pouvoirs publics, aux éditeurs de services de médias audiovisuels, mais aussi aux producteurs, réalisateurs et scénaristes. L’enjeu est de sensibiliser toute la chaîne de production et diffusion audiovisuelle. Je me suis entretenu avec le CSA à ce sujet, mais je ne peux pas encore vous en dire plus. En effet, deux niveaux d’accord sont nécessaires au préalable à toute déclaration: le CSA et la HAICA d’une part, le bureau du CSA d’autre part.

Je peux néanmoins vous indiquer que le CSA a l’intention de dialoguer avec les éditeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cet échange pourrait être combiné avec les résultats du prochain baromètre dont il sera intéressant de comparer les données. À l’issue de la publication du baromètre, je me concerterai avec la ministre Simonis pour évaluer les éventuelles actions à entreprendre avec le CSA.

Je reviens à l’étude. Je voudrais souligner l’amélioration des chiffres relatifs à la représentation quantitative des femmes depuis 2013. Nous passons de 37 % à plus de 46 % d’intervenants féminins dans les fictions, soit une quasi-parité. Ceci démontre que les auteurs sont sensibles à la question de la parité dans leurs œuvres. Je relève néanmoins deux bémols sur cette parité et la représentation qualitative des intervenants. Seules quatre des huit fictions analysées offrent un équilibre dans les représentations de la femme à l’écran. Selon le Centre du cinéma et de l’audiovisuel, Eurimages – le fonds du Conseil de l’Europe pour l’aide à la coproduction, à la distribution et à l’exploitation d’œuvres cinématographiques européennes – a adopté une stratégie pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’industrie cinématographique européenne. Il s’est fixé l’objectif d’atteindre l’égalité en 2020. Actuellement, 35 % des films soutenus par ce fonds représentent des femmes devant ou derrière la caméra dans les sélections. Pourvu que cela se reflète également chez nous.

La RTBF mène, en application de son contrat de gestion, une action de diversité inclusive en termes d’indicateurs, de campagne à l’antenne, de formations et d’accompagnements pour faire vivre et entretenir ces valeurs de service public. Elle agit tant au niveau de sa politique des ressources humaines que vis-à-vis des personnes visibles à l’antenne ou des producteurs externes.

Bien évidemment, la RTBF a pris connaissance de l’étude et m’indique que, malgré quelques réserves d’usage sur la logique de classification des personnages en appartenances et identités, l’étude a le mérite de nourrir le débat sur la question centrale de la diversité et de la représentation. Elle m’assure que ce débat est mené en interne de longue date. Elle peut choisir de ne pas s’associer aux coproductions, mais n’a pas d’influence déterminante sur les scénarios et donc, sur la présence et l’identité des femmes représentées ou la présence d’équipes féminines au niveau de l’écriture, de la réalisation et de la production. La RTBF m’indique avoir aujourd’hui plusieurs projets présentés par des femmes parmi les projets en développement. Je tiens à préciser que la question de l’égalité et de la diversité est pour moi transversale dans le cadre de la négociation du contrat de gestion.

Le concept de reconfiguration ambivalente repose sur les travaux de Geneviève Sellier et de Taline Karamanoukian qui ont étudié les séries policières. La dernière mettait en évidence que l’ambivalence de certaines reconfigurations des personnages cristallise bien les tensions qui se jouent au sein de la société, entre la contestation des normes de genre et leur réaffirmation. Il faut évidemment éviter l’écueil de la subjectivité. Il convient de préserver la liberté artistique et ne pas dénaturer l’intention ou la vision de l’auteur de l’œuvre.

Le test de Bechdel, qui est un outil intéressant pour l’analyse des œuvres elles-mêmes, vise à démontrer combien certaines œuvres peuvent être centrées sur le genre masculin des personnages. Le CSA pense qu’il pourrait être intéressant de mettre en place des grilles d’indicateurs pour évaluer les représentations des femmes dans les œuvres. Le Centre du cinéma et de l’audiovisuel m’indique que chaque projet présenté à Eurimages passe le test de Bechdel. Bon nombre de pays nordiques l’appliquent. L’analyste du projet doit se poser trois questions: l’œuvre a-t-elle au moins deux femmes identifiables autres que des silhouettes? Parlent-elles ensemble avec des dialogues constructifs? Parlent-elles d’autre chose que d’un personnage masculin? Le test de Bechdel n’est pas éliminatoire, mais est une donnée prise en compte dans l’analyse globale. Je trouve ce modèle intéressant, mais nous touchons ici à la compétence de la ministre de la Culture.

Que puis-je faire dans le cadre de mes compétences pour soutenir les auteures, les réalisatrices et les scénaristes? Le problème ne se situant pas au niveau des études, il me reste les médias dont nous venons de parler. Pour cela, il serait intéressant de recouper les données de l’étude avec le baromètre de l’égalité et de la diversité dans les médias. Sinon, le domaine de la création de contenus est du ressort de Mme Greoli et je vous invite à l’interroger.

(…)

Isabelle Emmery   – Monsieur le Ministre, je m’associe à M. Doulkeridis pour vous remercier pour la qualité de votre réponse qui nuance finement le propos. Cette enquête montre qu’il y a effectivement une dynamique en cours. Si nous pouvons évidemment mieux faire, il faut cependant souligner que les choses s’améliorent. Je voudrais juste ajouter une remarque sur l’importance de l’objectivation et de la sensibilisation de l’ensemble des maillons de la chaîne de création. Il faut se positionner à chaque étape pour améliorer les choses. Nous nous réjouissons évidemment de l’arrivée prochaine du baromètre de l’égalité et de la diversité dans les médias. Le croisement que nous ferons entre les données recueillies dans l’étude et ce baromètre pourra aussi donner plus de clarté et de perspective.

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