Restructuration de Carrefour Belgique

Restructuration de Carrefour Belgique

J’ai interrogé le Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant l’impact en Région de Bruxelles-Capitale de la restructuration annoncée par Carrefour Belgique.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Nous faisons également nôtres les propos qui étaient tenus hier par les travailleurs de Carrefour. C’est en effet la colère, la consternation et l’écœurement qui président à cette situation. Il est vrai que le plan de restructuration de Carrefour implique le sacrifice de 1.233 travailleurs en Belgique. Nous avons également une pensée pour les travailleurs français qui sont licenciés.

Certains éditorialistes ont fait remarquer à juste titre, dans leur analyse, que le groupe Carrefour est aujourd’hui dans cette situation parce qu’il a manqué de stratégie, de la vision économique nécessaire pour entraîner l’entreprise dans une courbe dynamique. Pourtant, les responsables, eux, ne sont pas sur la touche. C’est en revanche un drame pour les 1.233 travailleurs qui vont perdre leur emploi en Belgique, pour leurs enfants et leur famille. Comptons aussi tous les emplois indirects qui peuvent être entraînés dans cette spirale de licenciements.

Les responsables politiques fédéraux vont effectivement revenir précipitamment de Davos. On peut d’ailleurs se demander si ce genre de sommet est ou non favorable à cette économie de l’emploi. Sur le plan politique, j’ai une vision plutôt négative en la matière.

Le siège de Carrefour est à Evere et vous souhaiteriez donc, avec l’aide de vos collègues, pouvoir piloter un plan d’action concerté. Vous serez avec eux dès le début de cet après-midi et, au nom de mon groupe, j’aurais souhaité vous entendre au sujet des différents points que vous avez l’intention d’aborder avec vos collègues. Pourriez-vous nous donner également davantage d’informations au sujet de ce qui se passe ?

(…)

Didier Gosuin, ministre – Une restructuration si importante, qui touche 13,5% des effectifs, ne peut laisser l’État et les Régions sans réaction. Cependant, il faut bien reconnaître que si on présente souvent le monde économique comme un lieu de bonne gestion, tous les analystes affirment que Carrefour est une entreprise qui a suivi de mauvaises stratégies et élaboré de mauvais plans de développement. La responsabilité directe de l’entreprise est donc engagée sur le plan de la gestion.

Le processus est le suivant : comme mon homologue du niveau fédéral, qui partage une part des compétences, notamment si des formules de mise en prépension devaient être proposées demain, j’ai reçu ce que l’entreprise Carrefour a appelé un plan de transformation.

Assez curieusement, l’entreprise ne parle donc pas encore de plan de restructuration. Il faut donc que nous définissions son plan comme un plan de restructuration. La loi Renault va dès lors s’appliquer de toute évidence. J’ai reçu ce plan hier soir, j’ai eu un contact avec la direction ce matin et une réunion va très prochainement être organisée.

Je veux cependant prendre les devants, car s’il y a plan de restructuration, plusieurs cas de figure peuvent se présenter. Le premier est celui où l’entreprise ne va pas au bout de son plan de restructuration. C’est le plus favorable, car il n’y a dès lors pas de nécessité d’intervention des pouvoirs publics. C’est ce qu’il s’est passé, par exemple, chez Fortis.

Dans le deuxième cas, s’il y a plan de restructuration, il faut évidemment veiller à faire diminuer les chiffres annoncés. De manière générale, entre les effets d’annonce et la réalité, il y a effectivement, M. De Wolf, une différence de 30, 40, 50 ou 60%. Qu’est-ce que cela signifie ?

La loi Renault prévoit ce que l’on appelle une phase d’information. Il faut souligner à cet égard le poids syndical. À l’heure où certains présentent les syndicats comme des empêcheurs de tourner en rond, il est heureux qu’ils soient là car ils sont en première ligne, tant pour poser des questions que pour tenter de réduire voire d’annuler les demandes du patronat.

Cette phase d’information, dont la durée n’est pas précisée dans la loi, doit pouvoir jouer pleinement son rôle et cela peut prendre quelques semaines ou même quelques mois. Dès la fin de cette phase d’information, on connaît le résultat du dialogue entre les partenaires sociaux, à savoir les syndicats et le patronat. On entre alors dans la phase définitive de concertation, qui dure 30 jours.

Durant ce parcours, si un plan de restructuration est bel et bien mis en place, nous devons évidemment veiller à ce qu’il soit correctement évalué pour que l’on puisse déterminer qui est touché. Aujourd’hui, ce ne sont que des chiffres et il est impossible de dire combien de Bruxellois, de Flamands ou de Wallons sont concernés.

Ce n’est qu’au terme de la négociation que l’on aura une vision précise de la situation. Les différents ministres régionaux de l’emploi et de la formation ont alors un rôle à jouer, à la fois pour valider ce qui est mis en place dans le plan de restructuration dans le but d’accompagner les travailleurs le plus vite possible vers ce que l’on appelle un reclassement et aussi, bien entendu, pour examiner ce que les pouvoirs publics peuvent faire afin de l’accélérer.

Pour éviter d’agir en ordre dispersé, j’ai décidé de réunir l’ensemble de mes collègues à 12h30. J’avais déjà agi de la sorte dans les dossiers d’ING et Axa. Ce que nous allons mettre en place le sera à titre préventif, car l’on peut toujours espérer qu’il n’y aura pas de plan de restructuration, même si cet espoir est très ténu et que le dialogue syndical doit encore jouer.

Personnellement, M. Handichi, même si vous avez l’air d’en sourire, je crois encore à l’utilité des syndicats pour diminuer notablement l’impact d’un plan. Par exemple, lors du dernier plan Axa, un accord syndical a été obtenu et une solution de reclassement a été trouvée pour l’ensemble des travailleurs.

Je pense aussi qu’il ne faut pas être manichéen, même si c’est très difficile et conflictuel. Il faut donc veiller – et c’est le message que nous allons envoyer à Carrefour – à ce que tous les outils possibles et imaginables soient activés et financés par l’entreprise. Ces outils doivent permettre de reclasser au mieux et au plus vite les travailleurs qui pourraient être victimes du plan de restructuration.

Pour ce faire, Actiris sera désigné comme le point focal et les trois autres administrations – Vlaamse Dienst voor Arbeidsbemiddeling en Beroepsopleiding (VDAB), Forem et Actiris – travailleront ensemble dans un groupe de travail. Dès aujourd’hui, elles prépareront dans l’absolu tous les instruments que l’on peut mettre en place afin de faire en sorte qu’une solution soit offerte à tous les travailleurs victimes de ce plan de restructuration.

Il n’y a pas d’aides régionales à Carrefour en termes d’aide à l’investissement. Comme vous le savez, ce type d’entreprise est exclu de l’aide à l’expansion économique. En revanche, Carrefour reçoit des aides, comme c’était le cas auparavant du niveau fédéral, lorsque les travailleurs engagés ont des caractéristiques cibles, comme le fait d’entrer dans le cadre du plan Activa, avec réduction des cotisations sociales. Carrefour a donc sans doute bénéficié de ce type d’aides, mais il est impossible pour les pouvoirs publics de tenir une comptabilité entreprise par entreprise. Ce n’est pas prévu dans les législations et il n’est pas davantage possible de leur réclamer un remboursement des aides qui auraient été octroyées il y a quatre ou cinq ans pour tel ou tel travailleur.

Donc, oui, il y a sans doute eu des aides octroyées par la Flandre, la Wallonie, Bruxelles et, avant la sixième réforme de l’État, le niveau fédéral lorsqu’il y a eu des engagements de personnes. Combien? Je n’en sais rien, en l’absence de comptabilité de ces mécanismes, impossible à réaliser par ailleurs. S’il fallait couvrir toutes les entreprises, il faudrait sans doute une administration de 652 personnes pour ce faire ! Ce n’est pas raisonnable. Ce qui est essentiel, c’est que les entreprises engagent un certain nombre de personnes qui sont au chômage et reçoivent une aide pour ce faire.

En ce qui concerne la numérisation et son impact, je vous renvoie à des questions et interpellations qui ont déjà été formulées hier en réunion de Commission des affaires économiques. Je veux bien revenir sur mes propos, il n’y a pas de soucis.

Nous prenons les devants et travaillons de manière concertée avec l’ensemble des Régions. Nous avons invité tout le monde, en ce compris le niveau fédéral qui ne souhaite pas prendre part aux discussions à ce stade. Il en va de sa responsabilité et de son choix. Les autres Régions seront présentes dans quelques instants pour travailler dans la concertation puisque nous allons mettre sur pied un groupe de travail.

Bien entendu, faisons en sorte que la phase d’information et le dialogue social soient les plus efficaces. À terme, nous tâcherons ainsi de réduire le nombre de 1.233 licenciés et pourrons, pourquoi pas, rêver – comme cela fut le cas pour d’autres restructurations – qu’une solution pour tous puisse être trouvée. Au final, cela impliquerait, comme ce fut le cas pour Axa, que toutes les parties s’accordent au sujet du plan qui sera arrêté.

(…)

Isabelle Emmery – M. le ministre, vous êtes très volontariste et nous vous soutenons pleinement. Bien entendu, nous n’avons pas toutes les cartes en mains. Il revient aux interlocuteurs sociaux et syndicaux d’agir, mais le groupe de travail que vous allez constituer est important pour fédérer toutes les énergies et aboutir au plan d’action concerté tel que vous l’envisagez.

Nous serons très attentifs aux suites du dossier et nous reviendrons devant vous en Commission de l’économie sur plusieurs aspects de cette catastrophe.

(…)

Didier Gosuin – Dans une période aussi difficile, je dirai au PTB que ce n’est pas par le manichéisme et le populisme qu’on résout les problèmes. Sauf si son souhait est qu’on nationalise Carrefour. Mais, si Carrefour n’est pas rentable aujourd’hui dans cette formule,…

(…) Deuxièmement, si on ne peut plus donner d’aide publique, on ne peut plus donner à personne car le risque existe toujours, même pour une petite PME, de se mettre en faillite et de devoir licencier. Cela existe dans tous les modules économiques, sauf sans doute dans celui rêvé, prôné et dit par le PTB. Attendons de voir…

(…)

Je note que, pour le PTB, il faut supprimer toutes les aides publiques lorsqu’il s’agit de mettre des personnes faiblement qualifiées au travail. Dont acte.

Bien évidemment, nous savons que la logique de l’hypermarché est dans une situation d’anachronisme. Nous voyons que les hypermarchés – Delhaize, Colruyt également – se centralisent sur d’autres produits, d’autres filières. Oui, l’hypermarché est probablement un concept des années 1970 qui a vécu. Dont acte. C’est ce qui fait que Carrefour et d’autres ont multiplié des stratégies de proximité, de décentralisation.

D’autres grandes chaînes peuvent-elles être visées ? Il y a sans doute encore le Cora, qui est aussi un grand hypermarché. De manière générale, il y a une reconversion, une réorganisation du secteur de la distribution. On ne consomme plus de la même manière. Ce n’est pas que la faute du monde économique, mais aussi celle du citoyen qui est un consommateur.

(…) Depuis hier déjà, le groupe Carrefour a compris qu’il convenait d’utiliser les termes adéquats pour ne pas créer d’ambiguïté. Hier, il était encore effectivement question de « plan de transformation » mais, ce matin, le groupe a requalifié les choses en parlant de « plan de restructuration ».

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