Robotisation croissante du travail

Robotisation croissante du travail

J’ai interpellé le  Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant la robotisation croissante du travail et son impact sur le marché du travail des femmes.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Du 17 au 20 septembre 2016 s’est déroulé le Forum économique mondial de Davos. Comme l’année dernière, l’une des thématiques du forum était la robotisation croissante du travail. En 2016, son centre de recherche a mené une enquête auprès des quinze premières économies mondiales, qui couvrent au total environ 65% de la main-d’œuvre mondiale. L’enquête, intitulée « The Future of Jobs », fait apparaître que cinq millions d’emplois pourraient être perdus d’ici à 2020.

La robotisation croissante, mais plus globalement l’intelligence artificielle et l’automatisation, aura un impact très négatif sur les marchés du travail, et plus particulièrement sur celui des femmes. C’est l’un des grands défis des cinq prochaines années en matière d’emploi, selon le Forum économique mondial de Davos.

Le secteur le plus touché devrait être celui de la santé, lequel est susceptible de subir les pertes d’emplois les plus sévères dans les cinq prochaines années, suivi de ceux de l’énergie et des services financiers et d’investissement.

Ces évolutions d’ores et déjà à l’œuvre, et qui devraient s’accentuer à très court terme, pénaliseront plus les femmes : un emploi sera créé pour trois emplois perdus pour les hommes et un emploi sera créé pour cinq emplois perdus pour les femmes. De plus, nous devons également tenir compte du fait que les femmes bénéficient moins de la montée des secteurs dynamiques, qui demandent des qualifications scientifiques auxquelles elles sont moins ouvertes.

Les trois vecteurs de croissance des entreprises sont aujourd’hui le management, les sciences informatiques et les sciences de l’ingénierie. Les femmes y sont peu représentées et peu attendues par les entreprises.   Monsieur le ministre, sans une réponse rapide et ciblée pour gérer la transition à très court terme et développer des forces de travail qualifiées, nous risquons d’être confrontés à un chômage grandissant et à des inégalités croissantes.

L’impact de la robotisation sur le marché de l’emploi féminin a-t-il déjà été étudié pour notre Région? Sinon est-il prévu de le faire ? Quelles politiques anticipatives et spécifiques sont-elles menées pour devancer ce phénomène ?

À la suite du forum, des recommandations ont-elles été émises afin de sensibiliser à cette question et préparer au mieux la transition ? En ce qui concerne la trop faible participation des femmes à l’activité industrielle, une suite sera-t-elle donnée aux recommandations présentées dans le rapport? Quelle place est réservée à cette problématique dans le futur Plan industriel bruxellois ?

(…)

Didier Gosuin, ministre.- Je ne reviendrai pas sur le débat plus général que suscite votre interpellation au sujet de l’impact de la robotisation sur le marché du travail. Nous partageons tous votre analyse du changement qui s’opère dans nos sociétés.

Monsieur Fassi-Fihri rappelait que certaines lectures de la problématique sont optimistes, d’autres plus pessimistes. En effet, l’histoire nous rappelle que chaque fois que des changements ont eu lieu sur le plan technologique, ils ont dans un premier temps été associés à une vision apocalyptique en termes de conséquences sur l’emploi. Par exemple, lorsque le cheval a progressivement été remplacé, on a redouté l’avènement d’un chômage de masse.

Aujourd’hui, il est incontestable que certains métiers disparaissent en raison de la robotisation et de la digitalisation. Parallèlement, nous ne devrons pas attendre des décennies pour qu’une série de nouveaux métiers se créent. C’est déjà le cas aujourd’hui, même si ce n’est pas dans les mêmes proportions.

Force est cependant de constater que le volume d’emplois ne s’écrase pas, alors que l’automatisation et la digitalisation ne datent pas de 2016. En effet, voilà dix ou quinze ans que nous réfléchissons à la manière d’organiser autrement le travail sur la base des moyens technologiques existants.

Bien entendu, les métiers évoluent de plus en plus vers l’automatisation, mais les conséquences ne sont, à l’heure actuelle, pas perçues comme négatives. La conséquence la plus directe est la suivante : le volume d’emplois restera équivalent en raison de la création de nouveaux postes, mais l’attente en termes de qualifications changera.

C’est là que se situe le principal enjeu. Les personnes demandeuses d’emploi devront en effet avoir les qualifications nécessaires pour s’intégrer dans un marché de plus en plus exigeant en la matière. Ainsi, on relève un besoin accru de formations pour les travailleurs et les chercheurs d’emploi, ainsi que la perte d’une série d’emplois, concurrencés aujourd’hui par la machine.

Je serai clair : à l’échelle de la Région de Bruxelles-Capitale, il n’existe pas d’étude ayant mesuré l’impact de la robotisation sous l’angle du genre. Je pense par ailleurs qu’une étude portant sur la robotisation n’a pas de sens sur un territoire comme le nôtre. Elle doit être faite à une échelle beaucoup plus large qu’au niveau régional.

Le Centre Bruegel a publié une étude en Belgique en 2014 et ING l’a fait également en février 2015, mais celles-ci portaient davantage sur l’impact de la robotisation et de l’automatisation sur les besoins croissants en termes de qualifications, les modifications de l’emploi et le volume d’emplois, que sur la dimension du genre.

La seule façon de répondre à cette question consisterait à l’aborder sous l’angle des fonctions et secteurs concernés par la robotisation, là où l’on sait que la densité de femmes est plus ou moins importante.

Cette approche sera adoptée dans les travaux de veille et d’anticipation de l’emploi et des qualifications de l’Observatoire bruxellois de l’emploi d’Actiris, dans le cadre de son étude sectorielle sur l’industrie numérique et ses conséquences sur l’emploi en Région de Bruxelles-Capitale. Cette étude sera finalisée en septembre 2017. Elle fait d’ailleurs partie des dispositions du plan Next Tech, approuvé récemment par le gouvernement.

Aucune étude n’a encore objectivé l’ampleur de la problématique en Région de Bruxelles-Capitale. Dès lors, aucune mesure générale n’a été adoptée en la matière. Néanmoins, nous avons mené d’importantes campagnes de sensibilisation aux métiers via Bruxelles Formation, pour inciter davantage de femmes à travailler dans les métiers scientifiques et techniques. Cette campagne a été menée avec succès l’année dernière.

De plus, nous avons veillé, à la fin de l’année précédente, à organiser et à sensibiliser les femmes aux métiers du numérique, avec Women in Business. Un hackathon s’est tenu fin décembre à cette occasion et, à notre grande satisfaction, 85% des candidats qui ont été repris étaient des femmes. C’est intéressant, car le public des auditoires suivant des études en informatique est très masculin. Il n’y a effectivement, pour toutes sortes de facteurs, pas d’égalité des sexes dans ce secteur.

Monsieur De Lille, vous nous dites que nous n’agissons pas beaucoup pour l’enseignement. C’est pourtant ce gouvernement-ci qui, pour la première fois, a réuni structurellement les Communautés dans le cadre de la Stratégie 2025. Nous travaillons dans des logiques de bassins et nous avons établi les premiers cadastres. Nous travaillons également sur la sensibilisation aux métiers. Certes, il reste beaucoup à faire, notamment pour les métiers techniques et l’orientation, mais il n’est pas exact de dire que nous n’agissons pas.

Nous avons franchi le Rubicon en mettant les Communautés autour de la table, dans des compétences qui ne sont pas les nôtres, afin de travailler ensemble sur les politiques de l’emploi et de la formation. Le travail vient de commencer, il y a deux ans et demi, et des réunions sont régulièrement organisées entre les partenaires des Communautés compétents en matière d’enseignement.

On peut aborder également la question des travailleurs. Dans le plan Next Tech, nous allons créer un premier Pôle de formation-emploi sur les technologies de l’information et de la communication (TIC), soutenu par la Fédération de l’industrie technologique (Agoria). Il vise bien entendu à former des demandeurs d’emploi aux nouvelles technologies, mais aussi et surtout des travailleurs du secteur. C’est une demande prioritaire de ce dernier.

En outre, dans le cadre de la Stratégie 2025, le gouvernement élaborera prochainement un plan industriel. Nous en sommes au début. Il va de soi que la robotisation de ce secteur y sera abordée et que nous examinerons l’opportunité de réaliser une analyse « genrée » de ses impacts.

Il faudra cependant être patient. Cela ne pourra se faire avant quelques mois. D’ailleurs dans la Stratégie 2025, nous avions prévu de concevoir ce plan en 2017. Nous ne sommes donc pas en retard par rapport à l’agenda, mais nous devons nous pencher sur un sujet à la fois.

Nous n’aurons pas une approche passéiste, car il faut cesser de croire que nous pourrons maintenir à tout prix des industries qui, à l’avenir, n’auront peut-être plus leur place. Il vaut mieux s’interroger sur ce que sera l’industrie de demain dans une économie urbaine.

À cet égard, l’industrie du numérique est un secteur porteur d’espoir et de développement. Nous avons certainement une place à y prendre et nous continuerons à être attentifs à la dimension du genre. Pour cela, nous devrons entreprendre un travail d’éducation, d’orientation, de sensibilisation et d’information. Il n’y a pas de raison que certains métiers soient très majoritairement ou exclusivement réservés aux hommes.

Isabelle Emmery – Vous avez rappelé notre obligation de tenir compte, dans toutes nos politiques, du genre, du nombre d’emplois, mais également de la qualité de ceux-ci. Pour les femmes se pose également la question de la précarité. En matière de qualification, un diagnostic doit être posé. La sensibilisation est une bonne chose, mais elle doit être suivie de mesures concrètes. Une analyse plus fine est nécessaire, peut-être par le biais de l’observatoire.

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