Témoignage d’Anne Megens

Témoignage d’Anne Megens

Anne Clément-Megens a mené une carrière d’institutrice, à l’école communale n°17 puis  fut directrice de l’école n°7. Elle est aujourd’hui grand-mère de 2 petits-enfants et arrière-grand-mère. Internée en 1943 au Camp de Ravensbrück, vous découvrirez ci-dessous son témoignage…

Août 2011,
A mon fils Robert,
et mes petits-enfants Isabelle et Nicolas

Une période « extraordinaire » de ma vie

La résistance d’une famille anderlechtoise

Nous étions cinq à la maison : mes parents, mon frère aîné, Emmanuel, ma sœur, Marie (ou Nanine) et moi-même, la cadette. J’avais 15 ans, lorsqu’une fois de plus, la guerre éclata.

Dès les premiers mois de l’occupation allemande, mon frère Emmanuel s’affilia à un groupement de résistance « Front de l’Indépendance » et dès 1941 à l’armée secrète.
Papa, ancien combattant de la guerre 14-18, n’était pas enclin à rester passif face à l’ennemi.

Dès le début, Emmanuel participa à l’élaboration d’un journal clandestin, « La Voix des Belges », dont la famille, et moi particulièrement devions assumer une partie de la distribution. J’étais également sa messagère. La famille Brack, bien connue à Anderlecht, était l’une de mes liaisons clandestines les plus courantes.

Au début de l’année 1943, mon frère nous a amené un condamné à mort par les Nazis, ainsi que son épouse, que nous avons hébergés durant plusieurs mois. Jusqu’au moment où Emmanuel se sentit traqué par la Gestapo (police secrète allemande).

Afin de nous éviter toute poursuite, il a quitté notre domicile et s’est inscrit à la commune d’Ixelles sous le nom de Claude Maric. Le matériel d’imprimerie en sa possession fut caché à Scheut, dans un grenier de l’école communale n° 7, rue Van Soust, dont papa était le directeur.  Nos deux hébergés furent transférés vers une autre planque. Fort heureusement, car le 29 juin à 6 heures du matin, un coup de sonnette nous fit sursauter. C’était la Gestapo, tant redoutée. Ces sbires ont fouillé la maison de fond en comble, sans y trouver le moindre objet compromettant, bien que des pièces d’un poste émetteur s’y trouvaient dissimulées.

Profitant d’un moment d’inattention de nos gardiens, je m’emparai de trois fausses cartes d’identité, que j’allai avaler à la toilette. Ils attendirent toute la journée la venue hypothétique de mon frère qui avait été prévenu par la famille du cardiologue Désiré De Mey, qui du magasin surveillait les allées et venues des gestapistes. L’un des gestapistes emmena mon père à leur Q.G., avenue Louise, où il fut interrogé. Grâce à ses connaissances approfondies de la langue allemande, il parvint à se tirer d’affaire et fut relâché le soir.

Se sentant traqué, mon frère quitta Bruxelles et vécut dans la clandestinité tout en poursuivant ses activités de résistant : transmission de messages, transfert de résistants et d’aviateurs alliés vers l’Angleterre, via la France et l’Espagne. Ce n’était qu’en cas de nécessité qu’il passait un court instant à la maison, en général le soir, afin de me donner des instructions.

Nous captions également les messages personnels de la B.B.C. qui lui étaient adressés sous le nom de « Claude ». En décembre 1943, papa nous amena trois officiers soviétiques évadés des mines du Limbourg, que nous hébergeâmes durant quelques jours, pour ensuite les transférer dans un lieu plus sûr. En principe, Emmanuel devait les faire passer en Angleterre, ce qui ne fut pas possible. Il fut entre-temps arrêté le 15 janvier 1944. Après un interrogatoire musclé à la Gestapo, il fut incarcéré à la prison de St. Gilles. Il termina sa vie au camp de concentration de Flossenburg, où il décéda le 19 février 1945.

Quant à moi, je fus arrêtée en mon domicile le 25 janvier 1944. Je fus emprisonnée à St. Gilles durant six mois, puis embarquée pour le camp de concentration de Ravensbrück-Belzig jusqu’à la débâcle nazie.

Rescapée après une « marche de la mort »*, je fus libérée par des prisonniers belges et français du stalag 11 A d’Altengrabow, le 30 avril 1945 et rentrai au bercail le 8 mai 1945, jour du V day.

Nous fûmes dénoncés par le traître Jean Carlier, qui s’était infiltré dans le réseau. Il avait dénoncé 29 résistants, dont 17 ne revinrent jamais.
Il fut condamné à mort par le Conseil de Guerre……. et libéré après 10 ans.

*: Marche exécutée par les prisonniers, encadrés par leurs gardiens, au départ de tous les camps de concentration durant plusieurs jours, ayant pour but de s’éloigner du front russe qui progressait sur le territoire allemand. Un grand nombre de prisonniers n’y ont pas survécu.

Mon arrestation

Le 25 janvier 1944, je fus arrêtée par la GESTAPO.

Je venais tout juste d’avoir 19 ans.

Dix jours plus tôt, Emmanuel s’était fait embarquer par eux, suite à la dénonciation d’une « taupe » (faux résistant à la solde des Allemands) et était déjà emprisonné à la prison de St. Gilles.

Le 22 janvier, ces « messieurs » se sont amenés, soi-disant pour arrêter Emmanuel. Faux prétexte car nous étions au courant des faits précités. Ils se sont mis à inspecter la maison de la cave au grenier à la recherche de mon frère . Quelle comédie !!

En partant, ils m’ont prévenue que s’ils ne le retrouvaient pas, ils reviendraient me chercher. Inutile de me cacher, ils auraient emmené un autre membre de la famille. Durant trois jours j’ai vécu un des moments les plus angoissants de ma vie, surtout que je connaissais le régime auquel étaient soumis les résistants. Je ne pouvais montrer ma peur à mes parents. Ils étaient déjà assez malheureux suite à l’arrestation de leur fils.

Combien de fois n’ai-je pas demandé à Nanine : « Crois-tu qu’ils viendront ? » Que répondre à cette question ?

Trois jours plus tard, tôt le matin, la sonnette tinta. Immédiatement je sus que c’était moi, la plus impliquée dans la résistance, aux ordres de Emmanuel, qu’ils venaient arrêter. Deux sentiments contradictoires m’agitaient ; le soulagement d’enfin savoir à quoi m’en tenir et la peur de l’avenir qui m’était dévolu.

Les S.S. (membres les plus durs de la troupe allemande) m’ont ordonné de mettre mon manteau et de les suivre, sans pouvoir embrasser Maman.  J’ai quand même eu le cran de lui dire « Maman, je ne veux pas que tu pleures ».  J’ai été emmenée entre deux sbires, en voiture, jusqu’à l’avenue Louise où se trouvait le siège de la Gestapo.

Là, je fus enfermée dans une des nombreuses caves, surveillées par des collaborateurs belges (chemises noires) en uniforme militaire allemand. Je ne me souviens plus du sentiment que j’éprouvais, enfermée, seule, dans cette sombre cave. Ce dont je suis sûre, c’est que je n’ai pas pleuré. Je suppose que le choc et la peur étant trop intenses que pour encore verser une larme.

Quelques heures plus tard, je fus conduite à la prison de St. Gilles.

La vie en cellule

Comparé au traitement que j’ai connu dans les camps de concentration, la vie en prison était presque un rêve. J’ai été écrouée durant quelques jours dans une cellule occupée par 4 détenues, dont une était un mouton, une balance, placée spécialement pour extorquer des confidences concernant la résistance. Après quelques jours, je fus punie pour avoir communiqué avec une prisonnière de la cellule voisine , en m’aidant de la résonance provoquée par la tuyauterie.

Je rejoignis 2 autres compagnes, également punies. Durant 3 jours nous fûmes mises au pain sec et à l’eau, mais nous n’en fûmes pas trop affectées, car nous nous étions immédiatement prises d’amitié.

Il y avait une dame entre 35 et 40 ans que nous appelions Mamy et Jo, une jeune flamande de 18 ans, condamnée à mort.
Je les ai revues après la guerre.
La cellule devait faire 4m sur 3m. Elle contenait 4 paillasses, une petite table, 3 chaises, une petite armoire de coin, un paravent cachant un seau hygiénique, une cuvette en métal ainsi qu’un robinet . Pour regarder par la fenêtre grillagée, il fallait monter sur une chaise, ce qui était strictement interdit.


Une journée en cellule

Le matin, nous faisions notre toilette à l’abri du paravent. Pour le reste, nous utilisions le seau hygiénique. Vive les bonnes odeurs et l’intimité !

Ensuite, les gardiennes procédaient à la distribution du pain, brun et collant, sur lequel nous grattions un rien de confiture provenant d’un colis que l’une ou l’autre avait reçu.
Nous partagions le tout.

Venait le moment le plus craint de la journée, les interrogatoires.
Du couloir, on appelait le numéro de la cellule ainsi que le nom de la victime.
C’était un moment d’angoisse parce que nous savions quel régime on nous réservait à la Gestapo. Sinon la journée se passait à bavarder, à jouer aux cartes, parfois à coudre. Ainsi, j’ai brodé un mouchoir à mes initiales, chef d’œuvre que je suis parvenue à transmettre à mes parents.

Durant la matinée, nous avions droit à une « promenade » d’une demi-heure. Nous marchions en file, sans parler, autour d’une pelouse triangulaire entre deux bâtiments.
Le midi, nous recevions une gamelle de soupe épaisse ou de ratatouille, parfois de haricots secs, mon plat préféré.

Nous avions parmi nos geôlières, une certaine madame Obermann, une Belge ayant épousé un Allemand. C’était la seule qui compatissait à notre malheur et nous avait prises en amitié. Lorsqu’il y avait du rabiot, elle nous le distribuait. Chaque semaine, en principe, nous devions passer à la douche commune, ce qui n’est arrivé que très rarement.

Le soir venu, à l’heure d’aller dormir, nous devions mettre nos chaises dehors, ainsi que nos vêtements. Toute la nMegens 3uit, la lumière restait allumée, mais que nous occultions à l’aide d’un essuie. Tout cela, parce que Jo était condamnée à mort.

Après quelques semaines, une quatrième compagne nous a rejointes, Nina, avec laquelle nous nous entendions très bien.  Il nous arrivait parfois de chanter et de rire, ce qui nous a valu un jour un jet d’eau dans notre cellule. Par bonheur, nous avons pu sauver in extremis nos paillasses.

Le 21 juillet, fête nationale, tollé général dans la prison. Il fallait à tout prix commémorer cette journée !  Toutes les détenues se sont hissées à la fenêtre, tapant au moyen de leur cuillère sur leur gamelle. Nous jubilions. Ce fut un beau 21 juillet pour nous, mais pour nos gardes, un jour de rage froide.

Les vociférations allemandes se faisaient entendre dans les couloirs, ce qui nous amusait encore plus. Il est évident que la punition suivit. Nous fûmes privées de promenade durant une semaine, mais cela n’entama pas notre bonne humeur.

Durant mon séjour à St.Gilles, j’ai reçu 2 ou 3 colis contenant des vêtements et un peu de nourriture.  Nanine a obtenu un permis de visite. Je l’ai retrouvée au parloir, derrière une vitre perforée.

A longueur de journée, le bruit sinistre des portes et des grilles résonnait dans notre crâne.
Après 3 mois d’inquiétude, je fus appelée pour un interrogatoire. Lorsque j’entendis l’appel de mon nom, une peur immense me pénétra. Encouragée par mes compagnes, je partis rejoindre les autres appelées dans le couloir.

Après avoir franchi l’immense grillage du couloir et quelques portes, nous fûmes conduites en panier à salade vers le bâtiment de la Gestapo, avenue Louise. Je fus introduite dans un bureau, où une gestapiste m’interrogea. Figée de frousse, je répondis néanmoins aux questions insidieuses de ma tortionnaire, évidemment par de fausses réponses.

Elle voulait savoir ce qu’étaient devenus les officiers russes que nous avions hébergés. J’ai évidemment répondu que je l’ignorais.  Mon interrogatoire fut subitement interrompu par les sirènes d’alerte aérienne.  Je fus enfermée dans une cave dont je ressortis pour être reconduite à la prison, où je vécus en paix…. jusqu’à mon départ pour l’Allemagne.

Mon départ pour l’Allemagne

Le 9 août 1944

Quotidiennement, après le semblant de café et la tranche de pain, nous écoutions l’appel des partants pour l’Allemagne. Cette fois-ci, j’entendis le mien. Quel choc !

Remplir mon sac de vêtements, faire mes adieux à mes compagnes, bien entendu sans verser une larme, d’après nos conventions, et me voilà dans la file d’attente devant les lourdes grilles en fer qui isolaient le couloir.  Embarquement dans un camion militaire jusqu’à la gare de Schaerbeek, évidemment sous bonne garde (soldats S.S. et chiens).

Madame Obermann avait prévenu mes parents de mon départ. Ma sœur était allée à la gare mais nous a ratées, le train partant hors gare, à une heure inconnue.  Nous montâmes dans un vieux wagon de voyageurs, dont les vitres étaient blanchies et garnies de fils de fer barbelés.  Nous étions 8 par compartiment. Nous ne nous faisions aucune illusion. Nous savions que le but de notre voyage était un camp de concentration.

Le voyage dura 3 jours. Heureusement qu’afin d’apaiser notre faim, nous avions emporté quelques douceurs que nos parents nous avaient fait parvenir.

Mamouchka* et moi avions manœuvré afin de nous rapprocher et par conséquent, nous nous trouvions dans le même compartiment. C’était déjà une fameuse consolation pour nous deux. Mais malgré cela, nous étions toutes désespérées. Nous allions vers la mort. Qui avait encore le pouvoir de nous sauver ?
Nous nous sommes toutes mises à prier, même les athées.

Au bout du 3ème jour, le train s’est arrêté en gare de Fürstenberg, où nous débarquâmes.
Sur le quai, nous fûmes accueillis par des soldats S.S., mitraillette ou fusil au poing, accompagnés de chiens de garde. A grands coups de gueule, ils nous ont fait mettre en rangs de 5. Sur un quai avoisinant, des gamins nous insultaient et nous lançaient des pierres.
Et la triste colonne se mit en marche. Après une route qui nous semblait interminable, nous atteignîmes le mémorable camp de Ravensbrück.

* Mamouchka : Mme Dernoncourt, arrêtée en même temps que moi, pour avoir hébergé des Russes, belle-mère du cardiologue De Mey et proche voisine.

RAVENSBRÜCK ou la descente aux enfers

La grande porte se ferma derrière nous et nous fûmes emprisonnées une fois de plus. Une haute clôture barbelée et électrifiée entourait le camp, et par-ci par-là, s’élevaient des miradors.

Nous fûmes conduites dans un immense dortoir, où des lits superposés s’alignaient, si l’on peut appeler cet assemblage de planches, pourvu de paillasses, des lits.

Nous devions occuper à deux un lit d’une personne. Mamouchka et moi, nous nous arrangeâmes pour nous trouver dans le même lit. Fatiguées, nous sommes quand-même parvenues à trouver le sommeil. Mais au réveil, je commençai à me gratter. J’étais couverte de puces. Mamouchka n’en avait aucune. Il faut croire que ces sales bestioles m’aimaient.

Ensuite, nous avons dû nous rendre à la plaine d’appel, où nous avons eu pour la première fois le « plaisir » d’y stationner des heures durant, debout et sans bouger.   Après ce premier exercice, nous avons eu droit à une douche commune, pour ensuite aboutir, entièrement nues, dans une grande salle au milieu de laquelle se trouvait une table. Nous étions rangées tout autour de celle-ci et avancions pas à pas vers le centre, où nous subissions un examen de nos parties les plus intimes.
Pour une jeune-fille, élevée d’une façon pudique, je vous assure que ce n’était pas drôle du tout.

Le crâne de certaines prisonnières fut rasé, en raison de vermine.  Après la visite médicale, nous reçûmes notre tenue de prisonnière, qui se composait d’une robe de gros coton rayé gris et bleu, une chemise de toile rugueuse, une culotte des plus désuète, avec fente à l’arrière, et une paire de sandales de bois, dont le dessus était en fibre synthétique. Sur la robe figurait un triangle rouge, signe de prisonnière politique, ainsi que notre numéro de matricule, 51.152 pour moi. L’on nous fit également don d’un essuie de coton et d’une savonnette. Je pus garder un mouchoir et ma brosse à dents. Mon sac de vêtements avait disparu pour ne plus jamais réapparaître.

A partir de ce moment-là, nous n’étions plus des êtres humains, mais des numéros.  Les journées étaient toutes identiques. Dès le lever, vers 5 heures du matin, distribution d’une tranche de pain accompagnée d’une tasse de jus brunâtre que nous connûmes durant toute notre captivité, ensuite rassemblement à la plaine d’appel durant un temps indéterminé, qui pouvait durer des heures.

Le restant de la journée, nous étions enfermées dans une salle, assises à même le sol, serrées les unes contre les autres, par manque de place, à ne rien faire. Moi je passais mon temps à m’épouiller. Ces longues journées étaient entrecoupées le midi, par la distribution d’une écuelle de très léger potage. Le soir, après un nouvel appel, nous étions gratifiées d’une misérable tranche de pain.

Cette période dura 11 jours, puis, changement de décor. Le 23 août, nous fûmes transportées, par camions militaires au commando de Belzig, à 95 km. au sud-ouest de Berlin.  Ce transfert fut en partie ma grande chance de survie. Arrivées au commando, nous dûmes nous déshabiller, à l’extérieur ; passer à la désinfection (poudre blanche dont on nous asperge), déposer nos vêtements dans une baraque de désinfection, puis courir les rechercher. Difficile de retrouver sa propre chemise et culotte dans un tas de linges identiques. Pour les robes, il fallait rechercher son numéro. Imaginez la scène ! J’étais enfin débarrassée de mes puces qui, en provocant des suppurations et par manque de soins et d’hygiène, pouvaient entraîner la mort.

Kommando de Belzig
(Extrait du livre : Les femmes belges dans les camps nazis )
F. Plisnier-Ladame.

Le kommando de Belzig est à 3 km. de la ville du même nom, à 95 km. au sud-ouest de Berlin. Entouré d’une enceinte barbelée, il est proche d’une usine de munitions et d’un camp de travailleurs étrangers.

Le mercredi 23 août 1944, le premier convoi d’environ 750 prisonnières part de Ravensbrück pour Belzig, où il arrive le jeudi 24 à 3 h. du matin. Il comprend 164 Belges qui sont entrées à Ravensbrück le 12 août 1944.

Elles restent groupées et conservent leur matricule de Ravensbrück, dans la série 54.000. En octobre 1944, Belzig est rattaché au camp de Sachsenhausen et, à partir de cette date, les internées reçoivent les matricules de ce camp dans la série 10.000. Le Kommando de Belzig est celui qui a reçu le plus grand nombre de Belges.

Elles sont les premières détenues arrivant au camp, situé au milieu des bois et des champs. C’est un camp de jeunesse désaffecté. Un groupe de prisonnières est mis immédiatement à la réfection des bâtiments et au défrichement du terrain. Par la suite, certaines restent affectées au Kommando, à divers travaux, tels que cuisine, vidange des latrines ou, comme Julienne Duyck, à l’ensevelissement des cadavres.

Les conditions de logement sont meilleures que dans d’autres camps et s’expliquent par sa destination première. En revanche, le régime alimentaire, les normes de travail et les sévices sont parmi les pires; par exemple, si l’on vous surprend à vous protéger du froid en vous couvrant le corps de papier, de carton ou de tissus, subtilisés à l’usine ou ailleurs, vous êtes battue et mise à la diète. Les 700 internées sont occupées à l’usine de munitions.
Elles y travaillent à un rythme infernal du 25 août 1944 à la mi-avril 1945. L’usine est gardée par des invalides de la Wehrmacht. Le travail est éreintant. Sous la surveillance de contremaîtres allemands elles sont réparties dans différentes sections; les unes manipulent des douilles, les autres déchargent de lourdes caisses de munitions. Lorsque les normes de travail imposées ne sont pas atteintes, elles sont privées de nourriture, envoyées au Strafblok et battues. Le manque de zèle est considéré comme du sabotage.

Les décès sont de plus en plus nombreux. Au début, les cadavres sont incinérés à Brandeburg et inhumés au cimetière de Belzig. Plus tard, ils sont enterrés dans des silos. Durant les dernières semaines, les décès sont tellement nombreux que les cadavres sont jetés nus, pêle-mêle dans des silos, sans identification. Finalement, entre le 24 avril et le 3 mai, ils sont enterrés derrière la cuisine.

Le camp est évacué à pied, le 24 avril 1945. Septante-deux femmes, incapables de marcher, restent à Belzig et les survivantes sont libérées par l’Armée Rouge. Les autres prisonnières sont dirigées vers l’Elbe. Elles passent la nuit dans un bois de pins et atteignent, le 25 avril à midi Altengrabow, le stalag X1A, important camp de prisonniers de guerre où se trouvent notamment des Belges. L’intention des S.S. est d’y prendre uniquement du ravitaillement et ensuite de poursuivre leur route. Mais, devant l’insistance pressante des médecins et des prisonniers de guerre, ils laissent finalement au camp une cinquantaine de femmes très malades. On aménage un baraquement pour elles et on les soigne. Malgré le dévouement et les efforts des médecins, plusieurs décèdent. Le soir même, les autres détenues repartent en direction de l’Elbe. Après avoir marché des heures, et moultes palabres entre les prisonniers de guerre qui les avaient suivies et les Aufseherinnen (gardiennes), elles reviennent finalement au stalag. On les loge dans une bergerie, puis dans une caserne jusqu’à leur transfert vers la Belgique.

Du convoi qui se composait au départ de 675 femmes, il n’en reste que 398, dont 60 Belges.

Camp

Le camp, construit au milieu des bois et des champs, était situé à 3 km. de la ville de Belzig.  Les Nazis avaient utilisé les baraquements d’un camp de jeunesse désaffecté, qu’ils eurent vite fait de transformer en camp de concentration, en y ajoutant une enceinte de fils de fer barbelés électrifiés et deux miradors.

La remise en état des baraquements et le défrichage furent effectués, durant une semaine par les prisonnières, tandis que les autres furent envoyées, le jour-même, à l’usine située au milieu d’un bois, à environ 1 km. du camp.

A l’intérieur de l’enceinte barbelée se situaient divers baraquements à l’usage des internées: cuisine, magasin, block de punition, douches, lavabos, deux petites baraques pourvues de planches, percées de trous, servant de toilettes, une petite infirmerie, où une jeune Russe de 20 ans, incompétente, dispensait des soins.

Quatre baraquements étaient destinés au logement des détenues. Partagés en chambres, ils comptaient chacun environ 190 femmes. Chacune avait un lit en bois, pourvu d’une paillasse en copeaux et d’une couverture en coton. Les chambres comprenaient 22 lits dont certains étaient superposés.

Avant d’atteindre les chambres, il fallait traverser le réfectoire comprenant plusieurs longues tables et bancs ainsi qu’un poêle. Chaque baraque était dirigée par une «blockova» (gardienne), de nationalité russe, polonaise ou tchèque (droits communs).  Le commando, dirigé par un commandant, était gardé par une vingtaine de S.S., accompagnés de 4 chiens policiers et surveillé par plusieurs «Aufseherinnen», sous les ordres d’une «Oberaufseherin». Tout ce petit monde logeait dans des bâtiments en dur, à l’extérieur du camp.

Ma chambre

De chaque côté du couloir central du baraquement, se situent 4 chambres pourvues chacune de 22 lits.  Ma chambrée est occupée par des Bruxelloises et des Wallonnes. Mamouchka et Julienne Duyck, une Anderlechtoise en font partie. Nous sommes 3 jeunes de moins de 20 ans.

Chaque chambrée doit élire une chef de chambre, responsable de l’ordre, de la propreté et de la bonne tenue des lits (un sac de paille et une couverture en coton).  Elle doit également organiser le roulement pour la vidange des « kubels » (anciens bidons auxquels sont attachées 2 poignées, utilisés comme tablettes de nuit), le nettoyage du sol et la distribution du pain. Chaque matin, elle doit se lever à 4 heures et demi afin de chercher le pain à la cuisine pour ensuite le distribuer, dans le réfectoire, à ses compagnes (22 tranches de 2 pains ovales noirs d’1kg.1/2 ).

Le seul avantage d’une chef est l’exemption du nettoyage et de la vidange des « kubels », qui en général débordent (la majorité des prisonnières souffre de dysenterie).  Dans ma chambrée, l’entente entre nous est bonne et l’entraide également. Ainsi, les personnes qui travaillent à la cuisine, ainsi que Julienne qui nettoie pour les gardiennes ou ensevelit les mortes, ont droit à double ration. Chez nous, 3 personnes en bénéficient, dont Mamouchka. Elles ont à cœur de répartir leur rab entre les 3 jeunes. Quelle aubaine !!!

Lily, une infirmière, a pu cacher un tube de produit aseptisant. Grâce à elle, les plaies profondes provoquées par mes sabots se sont cicatrisées.  Au début, elle a travaillé au revier, mais s’est fait expulser, parce qu’elle s’occupait trop et trop bien des malades.

Un jour, étant élue chef de chambre, je ne sais pourquoi, vu mon jeune âge je me suis fait voler une tranche de pain. La distribution équitable étant faite, il ne restait rien pour moi. Mes compagnes ont arraché un mini-morceau de leur ration afin de me nourrir.

Mais il y a parfois également des mesquineries. Etre exempte de corvées, surtout comme jeune, ne plaisait pas à une personne plus âgée qui, jalouse de mes avantages, n’arrêtait pas de rouspéter. Lasse de ses critiques, j’ai fini par démissionner.

La vie au camp

Nous ne sommes plus considérées par nos gardiennes comme des êtres humains, mais comme des bêtes. Nous sommes devenues de simples numéros que l’on insulte à plaisir et que l’on oblige à obéir. Sans aucune perspective ni espoir de changement de situation, ignorant les avancées de nos alliés, nous n’avons d’autre issue que d’accepter et de nous habituer à notre vie présente.

Nous nous sommes transformées en automates.  Travailler, marcher, stationner, obéir et surtout ne pas réfléchir est notre lot quotidien. Je me demande maintenant s’il m’arrivait de penser à la maison. Je ne crois pas. Je pense que nous avions le crâne vide et que nous acceptions notre situation. C’était d’ailleurs la seule solution de survie.

Nous nous habituons peu à peu au froid, à la faim, à la soif, à l’épuisement, aux stationnement durant les appels.  Ceux-ci peuvent durer des heures, au bon gré de nos gardiennes et se prolongent surtout le dimanche.  Ainsi, elles trouvent un malin plaisir à nous faire assister aux bastonnades administrées à l’une ou l’autre prisonnière, en raison d’un petit délit ; par exemple le vol d’une pomme de terre, un essuie égaré, une aide à une compagne, etc…

Régulièrement, ces « bourreaux » s’attaquent à la même personne, surtout lorsqu’elle est aristocrate. Ainsi, dans le baraquement des françaises séjourne la comtesse Del Marmol. Combien de fois n’avons-nous pas assisté à ses bastonnades. Les sévices endurés ont mis fin à ses jours.

Un matin, en revenant de notre travail de nuit, nous sommes restées toute une journée, debout, sur la place d’appel, sous une pluie battante, sans boire ni manger, pour repartir le soir à l’usine. Tout cela parce qu’une prisonnière avait tenté de s’évader et était restée accrochée aux barbelés électrifiés.

Les causes de punitions sont très diverses :
Exemples : Perdre ou se faire voler son essuie.
Sortir du baraquement sans autorisation.
Voler une pelure de pomme de terre ou de rutabaga.
Dormir avec une compagne afin d’avoir plus chaud (2 couvertures de coton au lieu d’une).
Aider ou soigner une compagne.

A part la bastonnade, au moindre écart, l’on peut s’attendre à recevoir, en passant, un coup de crosse ou rester debout, dehors, par tous les temps, même à 15° ou 20° sous zéro, et ce durant plusieurs heures, ou passer la nuit à la morgue, jamais déserte.  L’endroit qui nous effraye vraiment est l’infirmerie ou « revier », parce qu’en général lorsque l’on y est hospitalisée, l’on en ressort les pieds en avant.

La nourriture

Les Allemands sentaient qu’enfin ils allaient vers la défaite.

Le débarquement des Alliés en Normandie avait eu lieu le 6 mai 1944.  Pourtant, ils nous ont embarqués pour l’Allemagne début août. Ils avaient un besoin urgent de main d’œuvre pour leurs usines de munitions, tous les hommes valides se trouvant au front.

A cette époque, les Allemands étaient déjà mis au régime. La nourriture se faisait de plus en plus rare. Il est évident que les plus mal nourris étaient leurs ennemis, nous les prisonniers politiques.

Voici ce dont se composait au départ notre menu
-Le matin : 1 gobelet de café erzats transparent
-Le midi : 1 litre de soupe contenant quelques morceaux de pommes de terre ou de rutabagas ou de choux et quelquefois deux ou trois cubes de viande
-Le soir : 1 litre de soupe
-Par jour : 150g. de pain, composé en partie de sciure de bois
-Pour la semaine :
4 carrés de margarine pesant 16g.
2 cuillères à soupe de viande hachée
2 cuillères de confiture
1 cuillère de fromage blanc

Depuis mi-novembre jusqu’à fin janvier, 1 ½ l de soupe supplémentaire pour l’équipe de nuit.  L’on ne pouvait pas nous laisser mourir de faim. Nous devions être productives.
Mais ce régime s’est réduit progressivement pour aboutir, fin avril, à 1 ½ l. d’eau chaude contenant un rien de farine et 100g. de pain sec par jour.

Concernant le café, il fallait une loupe pour le trouver au fond de notre gobelet. L’eau courante n’était pas potable.

Lorsque nous avons évacué le camp, le 24 avril 1945, afin d’échapper à l’avancée russe (évacuation appelée « marche de la mort »), nous sommes parties sans la moindre nourriture. Par bonheur que le lendemain, nous avons été recueillies par des prisonniers de guerre belges et français qui nous ont fourni des colis de la croix rouge.

Programme d’une journée

Il est 4h30 du matin. Nous sommes réveillées par le bruit sinistre de la clé dans la serrure, par les pas sur le plancher et le fameux appel de la gardienne « aufsteën ». Il faut se lever, se débarbouiller dehors, avec ou sans savon, avant de recevoir une tranche de pain noir et un bol d’eau chaude colorée. Ensuite, rassemblement à la place d’appel où l’on nous compte, avant le départ pour l’usine.

La grande porte s’ouvre et une longue colonne de détenues se met en marche, entourée par des soldats armés, accompagnés de leurs chiens. Après une vingtaine de minutes, nous atteignons l’usine, située au cœur d’une pinède. Il est alors 6h.

Là, les prisonnières sont réparties selon leur lieu de travail et y restent jusqu’à 6h du soir. La journée est entrecoupée vers midi, pour la distribution de la soupe, que nous avalons assises à même le sol.

En ce qui concerne le travail, j’ai eu beaucoup de chance. Un jour, après avoir véhiculé des chariots contenant des obus, me sentant malade, j’ai refusé de travailler. Je n’en pouvais plus. Alors un vieux chef d’atelier ayant pitié de moi est parvenu à me raisonner en me disant que j’allais être battue à mort et m’a attribué un travail moins lourd. J’ai finalement obtenu le boulot le plus favorable de l’usine. Assise, ce qui épargne mes forces, j’enfile à longueur de journée des têtes de douilles dans leur pas de vis. Régulièrement, je me fais houspiller, ainsi que mes trois autres compagnes, parce que la cadence est insuffisante.

Après les 12 heures de travail, le soir, la même colonne de détenues reprend la route, toujours déserte, vers le camp, où nous attend la commandante pour un nouvel appel d’une durée indéterminée, suivant son humeur.

Ensuite, nous avalons notre maigre pitance.  Vers 20h30, nous devons regagner notre chambre et vers 22h une gardienne vient éteindre l’éclairage, fermer hermétiquement les volets et boucler la porte. Nous voilà dans une obscurité complète. Les « kubels » sont disposés le long du couloir.

Nous travaillons une semaine le jour et la suivante, la nuit. Le travail nocturne est plus dur, car l’envie de dormir est fréquent.  Le dimanche est supposé jour de repos, mais pour nous, jour appréhendé.

Une fois de plus, suivant l’humeur du commandant ou de la commandante, des travaux extérieurs d’entretien nous attendent. Les appels peuvent durer des heures, qu’il fasse froid ou qu’il neige, qu’il pleuve. Cela a l’air d’amuser nos gardiennes de nous faire souffrir…

Si nous ne sommes pas de corvée, nous restons au réfectoire. Pour nous occuper, nous discutons, nous chantons, certaines s’échangent des recettes.  Chaque baraquement se trouve sous la surveillance d’une « blokova », ou prisonnière de droit commun, en général russe, polonaise ou yougoslave. La nôtre est une mégère yougoslave de droit commun, revêche, peu commode, qui doit transmettre journellement un rapport oral à nos gardiennes.

Et les semaines se suivent, plus dures les unes que les autres.
L’été a laissé la place à l’automne, qui très tôt se transforme en un très rude hiver enneigé, auquel succède le printemps et nous sommes toujours là. Jusqu’à quand ? Nous l’ignorons.

Un rude hiver

Eh oui !, nous ignorons toujours ce qui se passe sur les différents fronts.

L’hiver est rude, froid et interminable comme le sont les climats continentaux. Les –15 à –20° sont courants et le froid transperce notre petite veste de coton assortie à notre robe …Quel luxe !

La marche journalière d’une grosse demie-heure vers l’usine devient de plus en plus pénible. La neige couvre la route et les champs avoisinants. Nous avons toujours nos sandales d’été aux pieds.

Un jour, voilà que le dessus d’une de mes sandales se défait. Impossible de continuer ainsi! Que faire ? Je les ai ôtées et continué pieds nus, tenant mes chaussures en main. Arrivée à l’usine, j’avais chaud aux pieds, mais ne pouvais plus bouger les mains, quasi gelées.

Dans mon atelier travaillaient des Russes de « droit commun ». Elles ont pris de la neige, en ont frotté énergiquement mes mains qu’elles ont ensuite enroulées dans une écharpe chauffée. Ce fut vraiment efficace et je pus me mettre au travail sans être punie. Le soir, je reçus une paire de bottines en matière synthétique avec semelles de bois, très blessantes. Les jours suivants mes compagnes en furent également pourvues.

Heureusement, l’usine est légèrement chauffée, vu qu’il y a du personnel allemand.  Par contre, dans les baraquements un seul poêle, installé dans le réfectoire ne brûle que de temps en temps le dimanche. Le froid est donc notre lot quotidien. En outre, les canalisations du camp sont gelées et il faudra attendre le dégel pour avoir de l’eau courante. Nous ne pouvons donc plus nous laver, et ce, durant plusieurs mois.

Comme nous sommes toutes logées à la même enseigne, nous ne nous rendons plus compte de notre saleté et de notre puanteur.  Mais malgré le froid, le manque de nourriture, la fatigue, le peu de sommeil, nous tenons le coup et la tête haute. Jamais nous ne nous plaignons. Notre attitude et notre fierté fait sûrement râler nos gardiens et surtout gardiennes qui sont plus féroces que les hommes.

Enfin le printemps!…et la marche de la mort

Je ne me souviens plus à quel moment la neige a fondu et la température s’est adoucie.
Quel bonheur de ne plus sentir ce froid glacial, même s’il ne fait pas encore chaud, et de pouvoir enfin se rincer (laver ne convient pas, puisqu’il n’y a ni savon ni dentifrice).

Le soleil fait petit à petit son apparition et la route vers l’usine nous semble moins longue, route déserte bordée de cerisiers sauvages qui commencent à fleurir. Pourtant, l’espoir ne remplit pas notre cœur, car nous ignorons tout de la débâcle allemande et de l’avancée de nos alliés.

Lorsque la sirène d’alarme fonctionne, ce qui arrive de plus en plus fréquemment, l’on ferme les portes des baraquements ou de l’usine à double tour. Cela ne nous effraye pas, au contraire, nous savons que ce sont les nôtres qui attaquent.

Pourtant un jour, appel général et mise en rangs, sauf les malades restées seules et livrées à leur triste sort. Départ pour la « marche de la mort ».

Mais avant de partir, le commandant, pour montrer l’exemple, abat une prisonnière russe qui avait osé voler une poignée de sel.  Nous montrant le cadavre, il nous fait comprendre le sort qui nous attend si nous essayons de fuir.

Et la porte s’ouvre une fois de plus. La longue colonne de 600 prisonnières, entourée de gardiennes, de soldats armés et de chiens se met en marche en direction du sud, afin de s’éloigner du front russe.

Et nous marchons, marchons, jour et nuit, sans manger ni boire, nous arrêtant de temps en temps pour que ces dames puissent se reposer et manger.

Les kilomètres se succèdent. Celles qui ne peuvent suivre ou qui osent quitter les rangs sont abattues et leur corps abandonnés.  Après une marche de 35 km., nos gardiens ayant remarqué un camps de militaires, décident de s’y arrêter afin de se sustenter.

Il s’agit du camp de prisonniers de guerre belges et français d’Altengrabouw.
Mais, par bonheur pour nous, les Allemands ont déguerpi et le camp est dirigé par les prisonniers. Lorsque ceux-ci ont vu cette colonne de femmes, plusieurs ne peuvent retenir leurs larmes. Ils ignorent totalement l’existence de camps de concentrations pour femmes. Immédiatement, voyant que nous sommes affamées, ils nous apportent leurs colis de croix-rouge et de l’eau.

Entre-temps, les dirigeants belges et français s’entretiennent avec nos gardiens afin de nous laisser entre leurs mains, les deux fronts étant proches et la défaite allemande ne laissant aucun doute.

Mais en vain ! Nos gardiens ont reçu des ordres et tiennent à les exécuter. J’apprendrai plus tard, de retour à la maison, qu’ils avaient l’obligation de nous exécuter le long de la route.

Enfin notre libération !

Après un moment de repos sur la pelouse, la mort dans l’âme, notre triste colonne se remet en marche, empruntant une route toujours déserte.

Mais voilà qu’une jeep conduite par des militaires belges nous rejoint. Repos sur les bords de la route, palabres entre les militaires ennemis. L’espoir renaît, mais pas pour longtemps.

La jeep s’éloigne et désespérées, nous poursuivons notre route. Pourtant un peu plus tard, la jeep refait son apparition et le même topo se passe, ensuite une troisième fois. Et que voyons-nous ?

Nos gardiens nous abandonnent et poursuivent leur chemin, tirant leur chariot à bagages.
Nos chers compatriotes ont réussi leur gageure ; libérer ces pauvres femmes. Notre colonne, cette fois, toute heureuse, s’en retourne à Altengrabouw.
Nous voilà enfin libres, dirigées et protégées par nos chers libérateurs…

Départ et retour en Belgique

Nous sommes le 24 avril 1945.

Arrivées au camp de prisonniers, ceux-ci nous installent dans une bergerie à proximité.
Nous y passons la nuit, bien au chaud dans la paille.
Le lendemain, un aumônier vient y célébrer la messe.

Nos amis militaires subviennent à nos besoins en nourriture et boissons, qui proviennent toujours des colis de la Croix-rouge.  Ils font l’impossible afin de nous aider. Un des leurs m’a même procuré un vêtement militaire, bien plus chaud que ma robe rayée, et que j’ai gardé jusqu’à ma rentrée.

Nous pouvons circuler à notre gré, ce que nous ne faisons que rarement. Probablement la faiblesse, la maladie et surtout l’habitude de manque de liberté sont encore en nous.
Nous séjournons dans notre bergerie durant 5 jours.

Le 1er mai, un supérieur vient nous donner lecture de notre acte de libération et l’on nous installe sous une tente dans l’enceinte du camp. Ensuite, nous sommes transférées dans des baraquements sans barbelés.

Le 3 mai, après l’arrivée des premiers Américains, nous sommes tous embarqués, les prisonniers de guerre et nous dans des camions militaires en direction de Zerbst, où nous sommes hébergés et nourris dans une caserne. Le lendemain, nous poursuivons notre route vers Obersfeld, la gare la plus proche occupée par les Américains.

Nos chers compatriotes veillent toujours sur nous.
Au cours de ce transfert, nous suivons une route proche des zones de combat où l’on entend des tirs d’armes.

Arrivés en gare, après moultes discussions de nos soldats, 3 wagons destinés au transport de marchandises nous sont octroyés et rattachés au train de prisonniers de guerre.

Une fois de plus, nous sommes entassées comme des bestiaux, assises à même le sol et pour seul confort une grande cuve comme « petit coin ».

Nous y passons 3 jours et 3 nuits. En cours de route, le train s’arrête dans certaines gare afin que les prisonniers puissent bénéficier d’un repas chaud prévu par la Croix-rouge. En vain, ils réclament des repas pour nous, mais nous ne figurons pas sur la liste ! C’est la pagaille !

Nous devons donc nous contenter des colis de la croix-rouge et de l’eau que nous procurent nos amis (biscuits secs et sardines).

Enfin le 8 mai, via la Hollande, nous débarquons à Liège. Mais personne pour nous accueillir!  L’heure est déjà trop tardive pour les organisations humanitaires.

Par contre, une bonne âme en possession d’une voiture, se met à notre disposition pour nous conduire, Nina, la russe, Mamouchka et moi à Bruxelles, où nous arrivons vers 22h, le 8 mai, jour V (jour de la signature de l’Armistice).

Retour à la maison

L’automobiliste nous dépose chez Mamouchka, à deux pas de la maison. Comme Maman a le cœur fragile, il vaut mieux qu’elle soit prévenue de mon arrivée. La fille de Mamouchka s’en charge et revient accompagnée de Nanine qui me ramène à la maison. Je suppose que larmes, embrassades et sourires s’entremêlèrent. Ni Nanine ni moi n’en gardons un souvenir exact, sauf celui du bain lors duquel Nanine a été obligée de me décrasser à la brosse. Et de l’indigestion qui a suivi mon repas du soir, durant lequel je me suis régalée d’un délicieux boudin (apporté par le frère de maman qui avait tué son cochon).

Suite à cela, le docteur m’a prescrit un sérieux régime (quoi de plus logique après un an et demi de privations !).

Les jours suivants, je me suis fait dorloter. Heureusement que j’ai une sœur dont je puis enfiler les vêtements. Je n’ai quasi plus rien à me mettre. Les colis de vêtements que mes parents ont pu m’envoyer lors de mon séjour en prison, ont été confisqués en Allemagne.

La notion de liberté ne m’est revenue que le jour où j’ai fait une sortie en ville en compagnie de Mamouchka.

Plus tard, les habitants de la rue des Alouettes m’ont fêté en m’apportant cadeaux et fleurs.
Et pourtant ce retour ne reflète pas un intense bonheur car il manque mon frère dont nous sommes toujours sans nouvelles et dont nous apprendrons le décès un mois plus tard.

A cette époque, aucune aide psychologique n’était prévue, ce qui est le cas de nos jours. Il fallait se débrouiller seule, se reconstruire, réapprendre à vivre normalement. Nanine et moi avons surtout dû soutenir le moral de nos parents, désespérés par la mort de notre frère. Ils ont fait preuve d’un courage extraordinaire afin de ne pas obscurcir la jeunesse de leurs filles, et je ne puis faire que les admirer et les en remercier.

Le mot de la fin

Durant de nombreuses années, comme tant d’autres, j’ai refusé d’évoquer cette triste période, ce qui fut peut-être une erreur.

Vivre libre et être heureuse occupaient mes pensées. Aujourd’hui, à la demande des mes petits-enfants, j’ai enfin entrepris de narrer les souvenirs qui me sont restés.

Pourtant cette dure épreuve n’a pas été complètement stérile. J’ai appris à vivre en communauté, à comprendre les gens, à m’adapter à toutes les circonstances, à supporter la douleur et la fatigue, et surtout à faire la part entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

J’ai omis pas mal de détails, mais j’espère que la lecture de ce court récit vous éclairera un peu plus sur les horreurs de la guerre.

Anne Clément-Megens
Vice-présidente nationale de la C.N.P.P.A.
Présidente de la section locale Anderlecht-Molenbeek.
C.N.P.P.A. Confédération Nationale des Prisonniers Politiques et Ayants-droit.

Poème écrit par une compagne de chambrée de Belzig

Sur la route

Dans le froid de décembre,
Titubant, baissant l’échine sous le vent,
Nous allons …
Troupeau humain que l’on mène en frappant
A coups de bottes, à coups de crosses …
Nous marchons comme des hallucinées,
Les yeux fixant la route détrempée.
Nous allons telles des somnambules
Traçant un ruban noir au fond du crépuscule,
Sur nous le vent passe et sanglote,
Emportant au loin les dernières feuilles mortes.
Mais les coups n’ont pas atteint notre courage.
Nous resterons debout et fortes dans l’épreuve.
Le soleil luira encore pour nous après l’orage.
Nous sortirons grandies de toutes ces sombres heures.

Lily
A mes compagnes
1944

ALLOCUTION DE LA SEANCE ACADEMIQUE A ANDERLECHT
le 15 décembre 2007

Mme la députée,
Mmes et MM les échevins
Mmes et MM les conseillers communaux
Mmes, Melles, MM.

En parcourant l’exposition, vous avez probablement remarqué qu’il existait peu de panneaux consacrés aux résistants anderlechtois.

Or, il y en eut beaucoup, mais peu sont encore de ce monde et leurs descendants quasi introuvables. Il fut donc difficile de récolter des souvenirs personnels.
Il est grand temps, après plus de 60 ans de rendre hommage à ces nombreux résistants qui luttèrent contre les occupants allemands dont les plus féroces furent les nazis.
Ils aimaient avant tout leur pays, que ce soit en France, aux Pays-bas, en Pologne, en Belgique etc…. Ils poursuivaient tous le même idéal; défendre leur patrie, la démocratie, la liberté et rejeter la dictature nazie.

Hommes, femmes, jeunes, personnes âgées, tous étaient animés du même désir d’aider à la libération de leur pays en se mettant au service des alliés, directement ou par personnes interposées.  Si les hommes étaient en nombre, les femmes ont également joué un rôle important, et fréquemment des familles entières participaient au travail de résistance, ce qui fut le cas pour ma famille.

Je tiens ici à saluer la mémoire d’Andrée de Jonghe, résistante de renom, décédée récemment et dont le père, déporté en Allemagne ne revint pas.

Dès le début de l’occupation, de nombreux groupements de résistance se formèrent, entre autres le Front de l’Indépendance, l’Armée secrète, de Witte brigade, le Mouvement national belge, Comète, etc…

Les dirigeants de ceux-ci étaient en communication avec l’Angleterre, via des postes émetteurs clandestins et la radio.

Nous écoutions journellement la B.B.C. afin d’avoir des nouvelles du déroulement des combats, et, le cas échéant, capter des messages destinés à mon frère.

L’activité des résistants consistait à entraver la progression de l’ennemi en faisant sauter routes, rails, ponts, lignes téléphoniques, etc…
Il s’agissait également de recueillir des parachutistes largués par la R.A.F., à les orienter, à soustraire des aviateurs, des évadés, des résistants des griffes de l’occupant.

D’autre part, la presse clandestine et la diffusion de tracts contribuaient à soutenir le moral de la population et cela par des moyens, en général, très dérisoires.  Il fallait également ravitailler les clandestins et maquisards et leur procurer de faux papiers.
Nombreux furent ceux qui durent vivre dans la clandestinité, loin des leurs.

Néanmoins, des mouchards infiltrés dans les réseaux en dénoncèrent de nombreux et les livrèrent à la Gestapo (police secrète allemande).  Mon frère et moi en furent les victimes. Sur 27 dénonciations par notre traître, 17 succombèrent dans des camps.

Le sort qui était ensuite réservé aux prisonniers débutait par un interrogatoire, souvent très musclé, suivi par un emprisonnement, puis par une déportation vers un camp de concentration.  Plusieurs de ces malchanceux furent fusillés ou pendus, avec ou sans jugement.

Lorsque vous aboutissiez dans ces sinistres camps entourés de barbelés électrifiés, vous n’étiez plus un être humain, mais un numéro matricule. L’on vous dépouillait de tout ce que vous possédiez; vêtements, chaussures, objets de toilette.

Un costume ou une robe à rayures était plus seyant aux yeux des gardiens.
La faim, la soif, le froid, la crasse, les sévices de toutes sortes, le travail de forçat, les appels interminables, par tous les temps, étaient leur lot quotidien.

Ayant malheureusement connu la vie concentrationnaire, je puis hélas en témoigner.
Nous étions devenues des automates qui n’avions pour but que d’éviter toute sanction afin de tenir le coup. Nous vivions comme des abruties, sans aucun état d’âme. Notre esprit était figé et nous ne pensions plus qu’à nous-mêmes. Survivre était devenu notre devise, sans plaintes ni larmes. Nous n’avons jamais perdu espoir ni baissé la tête devant nos bourreaux, et ce jusqu’à notre libération par des prisonniers de guerre français et belges, qui, grâce à de nombreux palabres avec nos gardiennes, nous ont sauvé d’une mort programmée.

Si cette époque de notre vie fut très dure, néanmoins, elle nous a appris la solidarité, la vie en commun, à supporter la douleur et à discerner l’important des futilités.

Des liens indestructibles se sont forgés entre tous les anciens détenus, liens qui, de nos jours, existent toujours. Nous évoquons rarement notre captivité, essayant d’oublier ces sombres heures .

En vous parlant, je pense particulièrement aux peines endurées par mes parents, dont 2 enfants étaient captifs. Que de souffrances ! Surtout lorsqu’ils reçurent la chemise déchirée et ensanglantée de mon frère.

Ils ignoraient où nous étions et si nous étions encore en vie.
Sans aide aucune, ils ont subi et surmonté toutes ces épreuves avec un courage admirable et exemplaire, même la mort de mon frère au camp de Flossenburg.

Comme eux, des centaines de familles se sont trouvées dans la même situation.
Et c’est en souvenir de ce courage, de ces abnégations, de ces souffrances physiques et morales que cette exposition fut organisée, et pour que les jeunes se rendent compte de l’horreur d’une guerre.

Il n’est que juste qu’un hommage soit rendu, après tant d’années, aux nombreux résistants connus et restés inconnus.

A.Clément-Megens

ALLOCUTION DE LA PRESIDENTE DE LA SECTION LOCALE ANDERLECHT-MOLENBEEK

Nous commémorons aujourd’hui le 60e anniversaire de la libération des camps.
Cette évocation n’a malheureusement rien de comparable à l’allégresse et l’euphorie de nos concitoyens lors de l’entrée de nos alliés dans notre pays.

Nous éprouvions seulement la certitude d’avoir échappé enfin au bagne, à la mort, et de pouvoir regagner nos foyers.

Ni cris de joie, ni sourires n’étaient présents. Je crois que nous n’étions plus capables d’éprouver des sentiments profonds. Ceux-ci avaient disparu de notre vie. Nous n’avions été que pendant trop longtemps des numéros, obéissants (parce qu’il le fallait bien), tous identiques mais solidaires entre nous. Nous avions banni tout sentiment, toute réflexion, qui s’avéraient d’ailleurs inutiles, et ne pensions qu’à une chose ; rester en vie et ne pas se faire punir….

Nous étions devenus des automates.
Puis, lors de notre libération, il nous a fallu un certain temps avant de retrouver nos familles.  Nous étions sous la bonne garde de nos libérateurs et, une fois encore, nous nous laissions guider, mais cette fois sans crainte.

Le retour n’était pas de tout repos. Camions et wagons à bestiaux nous étaient réservés.
Enfin de retour, il nous a fallu encore plusieurs jours pour réaliser que nous étions enfin libres et que nous pouvions reprendre la vie comme avant. Pourtant, dans certaines familles, il n’en fut pas de même, car un être cher manquait encore à l’appel.

En outre, plusieurs d’entre nous durent s’acquitter du triste devoir d’annoncer le décès d’un proche.

Je désire rendre un hommage particulier à celles et à ceux dont on ne parle pour ainsi dire jamais et dont un grand nombre sont ici présents. Il s’agit des parents, des épouses et époux, les frères et sœurs qui, moralement ont peut-être souffert plus que nous. Ils ont connu les angoisses, les incertitudes, ignorant en général ce qu’il était advenu de nous, si nous étions encore en vie. Et tout cela, ils l’ont subi avec courage et espoir.

Mais, fi de tous ces tristes souvenirs, aujourd’hui c’est la fête et je compte bien que vous tous, vous passerez ces moments de retrouvailles dans l’amitié et la joie.

Merci
A.Clément-Megens.

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