Témoignage de Léon Ingber

Témoignage de Léon Ingber

J’ai souhaité vous faire part dans cette rubrique du témoignage touchant de Monsieur Léon Ingber, professeur émérite à l’ULB et ex-enfant caché…

Léon Ingber est né à Ixelles le 14 janvier 1938. Ses parents étaient originaires de Luck, ville de Volhynie, à importante population juive. Cette région faisait partie de l’empire russe, puis, après la première guerre mondiale, de la Pologne.

Après la seconde guerre mondiale , elle est devenue soviétique et elle est, actuellement , ukrainienne.

« L’antisémitisme polonais de l’époque interdisait aux Juifs de poursuivre des études de médecine. Or, c’était le projet de mon père. Mes parents ont donc décidé d’émigrer en Belgique, vers 1930.

Mon père, prénommé Uszer (familièrement Ouchka), s’est inscrit à l’U.L.B. où il a changé d’orientation : il a soutenu une thèse de doctorat en chimie. Pendant ce temps, ma mère, prénommée Brucha (familièrement Bouzia), travaillait chez des particuliers pour gagner leur vie. Comme ils étaient déjà laïcs dans leur ville natale, ils ne s’étaient pas mariés à la synagogue. Nécessité oblige, leurs parents ont obtenu, en faisant un don au rabbin de Luck, un faux certificat de mariage.

Uszer Ingber a obtenu un poste de chimiste, chef de laboratoire, aux Etablissements Cochard, qui produisaient de nombreux médicaments et produits pharmaceutiques. Cette usine, dont le propriétaire était suisse, était située à Anderlecht, au 88, rue des Vétérinaires.

Au début de la guerre, les concierges de l’usine, Flore et Edgard Joosten, quittent la rue des Vétérinaires pour aller habiter non loin du parc d’Anderlecht,21, rue Henri Maes. Un jour, avant de quitter la loge du concierge, ils montent au laboratoire de mon père et lui font la proposition suivante :

« Monsieur Ingber, vous ne savez pas ce qui va vous arriver. Confiez-nous votre petit garçon. On vous le promet : on en fera un homme ! »

Je garde le souvenir de la journée au cours de laquelle ma mère, très émue, m’a pris par la main et m’a conduit, en ,prenant la tram A, jusqu’à la maison de ceux que j’appelle Tante Flore et Oncle Edgard.

Quelques minutes après mon arrivée, j’ai dit à ma mère, au bord des larmes : « Tout ira bien, maman, tu peux partir ».

Tante Flore et Oncle Edgard m’ont inscrit à l’école maternelle catholique de la rue de la Procession. Des jeunes filles qui habitaient aussi rue Henri Maes (la gentille Isabelle, notamment) m’y conduisaient tous les jours. J’y ai appris à prier et j’allais à l’église de la place de la Vaillance : la Collégiale Saint Guidon.

Tout le quartier savait que je n’étais pas de la famille de Tante Flore et Oncle Edgard. Par exemple, un jour que je jouais dans la prairie en face de la rue Henri Maes, un gamin m’a dit : « Léon, on sait que tu es juif ! Mais ne t’en fais pas : on ne le dira à personne ! »

Je ne voyais presque jamais mes parents. Il arrivait, très rarement, que Tante Flore m’emmenait promener et que je croisais ma maman, sur un sentier, au bord de la Senne…

Comme Oncle Edgard avait trouvé du travail à la Commune d’Anderlecht, au déversage des ordures, la loge des concierges était disponible. Le patron de mon père a proposé à mes parents devenir habiter à l’usine. Il s’assurait de la présence de son chimiste et augmentait la sécurité de mes parents en apposant une inscription sur la porte de l’usine: « Maison Suisse ». Certaines ouvrières contribuaient aussi à la sécurité de mes parents .Il leur arrivait de revenir sonner à l’usine après le travail pour prévenir qu’une rafle avait lieu dans les environs. Admirable !

En outre, pour éviter que l’armée allemande exige des médicaments produits par les établissements Cochard, en accord avec mon père, le patron a décidé de produire des produits de parfumerie.

Mes parents étaient tous les deux résistants armés, membres du Front de l’Indépendance. Ils étaient très actifs. Par exemple, mon père fabriquait des explosifs destinés à lutter contre les nazis, tandis que ma mère transportait des armes ou diffusait de la presse clandestine.

A la fin de la guerre, mes parents ont tenu compte de mon attachement à Tante Flore et Oncle Edgard : la première année, j’ai continué à vivre chez eux pendant la semaine et rejoignais mes parents le week-end .L’année suivante, le rythme s’est inversé : je vivais avec mes parents toute la semaine et allais le samedi et le dimanche chez Tante Flore et Oncle Edgard. J’ai maintenu une relation affectueuse régulière avec Tante Flore et Oncle Edgard jusqu’à la fin de leur vie. »

Léon Ingber

Léon Ingber

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