Témoignage de Marcel-G. RIVIERE

Témoignage de Marcel-G. RIVIERE

J’ai rencontré Olivier Rivère, dont la maman  fut déportée au même camp de concentration que Anne Clément-Megens, Ravensbrück puis Belzig. La photo ci-contre illustre notre rencontre, en compagnie d’Anne Megens.
Ci-dessous, vous trouverez un texte sur la libération du camp d’Allach (kommando de Dachau) que le papa d’Olivier Rivière écrivit à son retour…

LA FIN D’UN CAMP COMME LES AUTRES
Témoignage de Marcel-G. RIVIERE
(Matricule 73945 – Dachau-Allach)

 

Ce « camp comme les autres », ni meilleur ni pire, c’est le camp d’Allach. Situé à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Munich, ce camp, dont on disait qu’il était réservé aux éléments « particulièrement dangereux » dépendait du camp de Dachau, «maison-mère » qui régnait sur ses nombreuses « succursales » : Kaufbeuren, Landsberg, Kempten, Aicharch, Neckergerach, etc.

La population du camp d’Allach, prévue pour 3500 détenus, devait atteindre en mars 1945, 14000 détenus dont quelques centaines de femmes évacuées de Ravensbrück et d’Auschwitz, en majeure partie des tziganes, lors de l’avance des armées soviétiques.
Au coeur du « réduit bavarois », le camp d’Allach fut, en effet, l’un des tout derniers camps libérés.

On vivait et l’on mourait là comme ailleurs. De faim, de froid, d’épuisement, de désespérance pour les moins moralement forts… Parfois aussi, le défi aux lèvres, pendu à la potence, face à l’ensemble des détenus, figés au garde-à-vous, sous les sarcasmes des S.S. et de leur chef, un certain Muller qui, ricanant, secouait la cendre de son cigare sur les pieds nus du supplicié.

Comme ailleurs, on était à Allach, un mort civil. Retranché du monde. Sans nouvelles des siens. Sans lettre, sans colis. Un matricule !

En juin 1944, la majorité des détenus était constituée de déportés soviétiques, allemands et polonais. Les déportés soviétiques étaient pour la plupart des « droit commun » amenés des prisons d’Ukraine (Kiev et Karkov), en nombre très supérieur aux véritables résistants et aux officiers subalternes de l’Armée rouge coupables de tentatives d’évasions ou considérés comme éléments de subversion dans les Oflags (camps d’officiers prisonniers).
Les détenus allemands -« droit commun » et politiques- occupaient en principe les postes de responsabilité intérieure : blockaltesters (doyens ou plus exactement chefs de blocks, blockschreibers (secrétaires de blocks), Kapos (chefs de kommandos de travail), etc.

En moins grand nombre, figuraient les résistants polonais et c’est seulement par dizaines que l’on comptait alors les déportés belges, luxembourgeois, hollandais, yougoslaves, tchécoslovaques, résistants capturés dans les villes ou les maquis.

A la fin du mois de juin et au début du mois de juillet 1944 des contingents de déportés français et de républicains espagnols arrêtés en France allaient grossir l’effectif des détenus d’Allach.

Le crâne tondu et barré, du front jusqu’à la nuque, par l’infamante strasse (bande tracée au rasoir sur cinq centimètres de largeur) portant la tenue de coutil rayé du concentrationnaire, ils étaient arrivés après une longue marche en soques (sandales à semelles de bois) de Dachau, escortés par les SS et leurs chiens. Depuis quinze jours, ils avaient quitté la France, acheminés de Compiègne par wagons à bestiaux plombés (110 hommes par wagon !) avec, pour trois journées de voyage, sous le soleil de juin, une saucisse… salée. Sans boisson !

D’autres allaient suivre… dans le courant du mois de juillet, quelques rescapés du « convoi de la mort » (70 % de décès au cours du voyage entre Compiègne et Dachau !) et au début du mois de septembre des « N.N. » (Nacht und Nebel : Nuit et Brouillard) évacués du camp tristement célèbre de Struthoff, près de Schirmeck, en Alsace.

Quelques personnalités jugées par les S.S. indignes de la qualification de « notables » et du sort parfois adouci qui s’y attachait, figuraient parmi les nouveaux arrivants. Notamment des préfets dont l’absence d’empressement à l’égard des autorités occupantes -pour ne pas dire plus !- avait paru suspecte : Ernst, devenu préfet régional à Rennes après la libération, Pierre Lecène qui fut préfet de l’Ain, Coldefy qui fut préfet de Savoie, Grimaud qui fut préfet de la Haute-Marne… On notait également l’arrivée d’un chirurgien connu, le docteur Laffite, chirurgien-chef des hôpitaux de Niort, du populaire radio reporter sportif, Georges Briquet, d’un champion de France de boxe, Moïse Bouquillon, d’un international de rugby, Olivier…

Et, formant une communauté dont la solidarité sans faille devait prendre valeur d’exemple, un grand nombre d’« Eyssois »1. Le marché aux esclaves Dès le lendemain de leur arrivée et de leur précaire installation dans les longs baraquements sans fenêtres, les nouveaux « pensionnaires » étaient rassemblés sur l’une des places du camp.

Là, ils étaient interrogés sur leurs spécialités et antécédents professionnels (on devine l’embarras amusé des officiers français des services spéciaux !) et offerts, presque à l’encan, au choix des délégués de différentes entreprises convoqués pour la circonstance.
Il n’était pas rare de voir l’un de ces délégués palper les muscles d’un détenu, s’assurer de leur qualité avant de se déclarer… preneur.

C’est de ce « marché aux esclaves » que dépendait généralement l’affectation du détenu dans un commando. Et par conséquent de sa vie ou de sa mort…

Car si certains kommandos pouvaient être considérés comme permettant de « durer », en raison de la nature et des conditions de travail, de l’esprit de compréhension humaine des chefs civils, militaires ou détenus, d’autres, au contraire apparaissaient comme l’antichambre d’une mort rapide tant était rude et parfois dangereux le travail effectué, de nuit comme de jour, sur des chantiers de plein air et dans la rigueur exceptionnelle des hivers bavarois.

Ainsi, épouvantables étaient les kommandos dits de « terrasse », auxquels pour le compte d’une entreprise de travaux publics – l’entreprise Dicker Hoff – étaient affectés un grand nombre de détenus d’ Allach. On y mourait vite. épuisé par le charroi en une ronde infernale de sacs de ciment, vaincus par le froid (certaines nuits l’on enregistra – 27° centigrades) contre lequel les pauvres tenues de coutil n’étaient qu’un illusoire rempart, par la faim (deux litres de soupe claire et 200 grammes de pain par jour), assommés de coups ou victimes d’accidents (chutes par vertiges du haut des échafaudages). Moins redoutables étaient les kommandos d’usines. Répartis dans plusieurs gigantesques halls de béton (certains, Bunker Halle à l’abri des bombardements) situés en pleine forêt de sapins, à deux kilomètres du camp, les détenus travaillaient, avec un minimum de zèle, on le devine, pour le compte de la Bayerische Motor Werke (B.M.W,) à des fabrications de guerre (carters, et pièces de moteurs d’avion). Au moins, avaient-ils cet appréciable avantage d’être à l’abri des intempéries…

Presque acceptables étaient les kommandos de culture. Ils permettaient occasionnellement une légère « resquille » une pomme de terre, une betterave, une salade « organisées » 2 par-ci, par-là…

Souhaitables étaient enfin généralement les kommandos de camp : cuisines, infirmerie, désinfection, transports (à l’aller des cadavres, au retour le ravitaillement !) entre Allach et Dachau, Arbeiteinsatz (bureau de répartition du travail).

Tandis que l’horaire de travail – appels et corvées non compris – des kommandos de l’extérieur était de 12 heures consécutives de travail (de 6 h. à 18 h. pour les équipes de jour, de 18 h. à 6 h. pour les équipes de nuit) les horaires de kommandos de camp étaient généralement limités à 8 ou 10 heures.

C’est dire que ces kommandos de camp faisaient l’objet de toutes les convoitises et donnaient lieu à des marchandages et à de véritables compétitions entre les différentes communautés : Français, Belges, Espagnols, souvent associés, Soviétiques, Polonais, Yougoslaves, Tchèques…

Qui s’assurait le kommando des cuisines assurait pour lui et son groupe quelques soupes supplémentaires ! Qui réussissait à travailler au Revier (infirmerie) assurait la liaison avec les malades, pouvait bénéficier de la part des docteurs « détenus », soit pour lui ou quelqu’un de son groupe d’un diagnostic de complaisance et des quelques jours de schonung (repos au camp) qui pouvaient en découler !… Qui pouvait, grâce à sa connaissance de la langue allemande obtenir un poste de secrétaire à l’ Arbeiteinsatz devenait la providence de toute sa communauté, car par des jeux  d’écriture, par des maquillages de fiches, il pouvait éviter le départ dans les « mauvais transports » de ses camarades, procéder clandestinement à des mutations, être renseigné et pouvoir renseigner les siens sur tel mouvement en préparation !.. Positions acquises Ainsi, jusqu’au mois de février 1945, le camp d’Allach semblait vivre selon un petit tran-tran quotidien, au rythme morne des appels quatre fois klaxonnés, des départs et des retours des kommandos extérieurs, de l’évacuation matinale des morts, aussitôt remplacés par des « Nouveaux» arrivés de Dachau ou d’ailleurs, au bruit des hurlements rauques et presque ininterrompus des S.S. et des kapos usant de la crosse, de la matraque ou du gummi (matraque de caoutchouc). En dépit des bombardements fréquents sur les chantiers et les usines proches, l’horrible « machine à broyer » les âmes « tournait » avec une régularité épouvantable…

Dans le camp, les positions semblaient définitivement acquises.
En dépit de leurs efforts et de leurs astuces, les Français n’avaient pu ravir aux Russes les « cuisines », mais l’un d’entre eux, le docteur Laffitte avait pu, remplaçant un médecin polonais, accéder à la direction – sous contrôle SS – du Revier (infirmerie) et derrière lui s’étaient « glissés » deux médecins détenus français, les docteurs Jacques et Chrétien, l’équipe se complétant d’un étudiant soviétique et d’un infirmier roumain, tous deux parlant français et d’un dévouement à toute épreuve. A la tête du service de la désinfection, avait pris place un Belge, le professeur « Bob » Claessens, de l’Université de… Droit de Bruxelles (devenu après la libération professeur à l’Université de Berlin-Est) qui, aussitôt en place, avait réussi à « embaucher » un de ses compatriotes et quelques Français. Des Luxembourgeois s’étaient « infiltrés » à l’ Arbeiteinsatz et un Français, le Dijonnais Jean Stortz, de naissance alsacienne et parlant impeccablement l’allemand, s’était fait admettre blockschreiber.

La communauté des « Eyssois », toujours au coude à coude, animait le Comité clandestin français qu’elle avait formé dès son arrivée au camp d’Allach : Pierre Doize (futur député des Bouches-du-Rhône) y représentant le parti communiste, Marcel-G. Rivière représentant la fraction gaulliste. Des rouages qui grincent… Nous sommes en février 1945… L’hiver est particulièrement rigoureux en Bavière… Le thermomètre marque souvent 25 degrés centigrades au-dessous de zéro… Une bise aigre souffle sur le camp, hurlant dans la forêt de sapins que, matin et soir, en pleine obscurité, nous traversons pour nous rendre à l’usine B.M.W., cortège de spectres qu’encadrent des hommes en armes et des chiens diaboliques…

Tout est silence… La neige étouffe le bruit de nos pas fatigués… Nous marchons, sans mot dire, rivés les uns aux autres par le bras, en chapelets de cinq. Dociles à la consigne sans cesse rappelée d’une voix rauque par nos gardiens : « Zu funf !… Zu funf !.. » (Par cinq !.. Par cinq !..).

Le froid est collé à notre peau… Depuis des semaines et des semaines… Les courtes nuits passées à deux sous une étroite et mince couverture ne nous en délivrent pas… Collé à la peau, comme depuis des mois, la faim collée au ventre…

Et cet appel qui, ce matin, a duré une longue heure. Dans le vent… Au garde à vous…
Nous marchons engourdis, les pieds gonflés d’oedèmes et d’engelures, mal contenus dans nos soques mouillées et devenues trop étroites… Nous allons mal débarbouillés de notre mauvais sommeil… Engourdis, mais douloureusement conscients puisque nous pensons… Nous ne cessons de penser…

Nous pensons à tous nos camarades déjà morts… Nous pensons à ce Russe que les S.S. ont pendu ce matin, devant nous, après l’avoir déclaré coupable de « sabotage »… Le noeud a étranglé dans sa gorge le « Vive tovaritch Staline »… Ses tout derniers mots… Dès ses ultimes soubresauts, un kapo l’a dépouillé de ses pauvres vêtements rayés… Rayé lui aussi du royaume des vivants… Sans doute, nu et bleui par le froid se balancera-t-il encore sous sa potence tout le jour. Pour l’exemple…

Nous pensons à ce bon camarade que nous avons laissé tout à l’heure raide et gémissant dans la neige… Durant le long appel, ses deux meilleurs amis l’avaivent maintenu debout en un flasque garde-à-vous… L’a-t-on ramassé ? L’a-t-on transporté dans la timide chaleur du Revier ? Nous ne le reverrons sans doute jamais plus… Fini pour lui… Fini le froid… Finie la faim… Finis les coups… Ah ! si seulement…

Mais non… Nous n’avons pas le droit même d’y penser…
Il faut durer, tenir… Tenir encore… Tenir… Tenir… Un jour de plus… puis un autre jour… Et encore un autre jour… Désespérer ici, c’est un peu trahir… C’est accepter la mort, cette défaite par abandon… Celui-là que nous avons abandonné, tout à l’heure, moribond sur la neige de la place d’appel, depuis quelques jours, il s’abandonnait. Il « se laissait aller »… Il ne se lavait plus. Il ne parlait plus. Il ne savait même plus, avec nous, sourire de notre misère… De lui, nous disions tous : « Il n’ira plus bien loin… ».

Nous avions tristement raison…
Oui, c’est bien vrai, désespérer, c’est trahir… Celui-là, un Français qui devant toi vient de trébucher et qu’un S.S. relève à coups de crosse et de gueule, il aura besoin de toi… Tenir…
Tenir… Encore un jour… Je pense à « Terre des Hommes » et à ces lignes écrites par le grand Saint-Ex’ sur son compagnon, Guillaumet, perdu dans les Andes et marchant dans la neige à la conquête de son hypothétique salut : « Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas. C’est toujours le même pas que l’on recommence… »

Ici ce qui sauve, c’est de gagner un jour. Encore un jour.
C’est toujours le même jour qui recommence… Si tu ne tentes pas de gagner ce jour, tu te trahis, tu trahis tes camarades, tu trahis ceux qui t’attendent et ont confiance en toi. Tu n’es alors qu’un salaud…

Un bref commandement nous arrache à nos pensées. Nous sommes devant les lourdes portes d’un bâtiment de l’usine B.M.W… Les hommes de l’équipe descendante se forment en colonne pour le retour au camp… Notre colonne se dénoue…
Nous abandonnons le bras du voisin… Chacun de nous redevient…
Un.
Les hommes de la colonne descendante nous interpellent.
L’un d’entre eux, nous lance : « Plus rien à f… ici ».
Ce « Plus rien à f… », nous l’entendons depuis plusieurs jours. Une phrase brève mais si lourde d’espoir… Fléchissement Comme nous sommes loin du rythme infernal des derniers mois d’automne. Loin des jours arrogants de la contre-offensive allemande de décembre. Cette contre-offensive qui, si mensongèrement exploitée par la propagande dans les usines, tua, de désespoir, tant des nôtres.

Vainement, les S.S. ont tenté de dresser autour de nous un mur hermétique de silence. Des nouvelles sur le déroulement des opérations filtrent… Nous commençons à savoir. Pas tout, bien sûr, mais suffisamment pour nourrir notre espérance. Sur un « Wolkischer Beobachter », le journal officieux allemand que nous avons trouvé abandonné sur un tas d’ordures, de nouveaux noms de villes apparaissent. Inconnus peut-être pour la plupart d’entre nous, mais que nous savons en deçà du Rhin. Et pour nous, c’est ce qui importe.
En deçà du Rhin ! « Ils » sont à moins de deux cents kilomètres de nous. Et sans doute avancent-ils chaque jour ! Voilà bien qui explique les raids toujours plus fréquents et plus massifs.

Ces « tapis d’avions ».
Voilà qui explique le : « Plus rien à f… ici ». Le grincement de tous les rouages de cette énorme machine de guerre qui, il y a deux mois à peine, paraissaient encore si parfaitement huilés, le manque de matières premières, le brusque déséquilibre de la production, favonsé, il faut bien le dire, par ces « sales têtes de cochons de déportés français » qui se montrent particulièrement zélés ici et franchement paresseux ou malhabiles là. Ici, surproduction de certaines pièces; là, arrêt presque total de la production des pièces complémentaires…

Voilà qui explique la soudaine modestie du personnel de maîtrise allemand, le relâchement de la discipline à l’intérieur de l’usine. Les S.S. eux-mêmes se montrent plus tolérants. Certains kapos jouent maintenant les bons camarades.

L’évasion de deux détenus français – Vermeulen et Nobillot – et d’un Russe, évasion à laquelle je n’ai pu me joindre, ayant été muté quelques heures auparavant n’amène qu’un renforcement de la surveillance.

Et contre toute attente, l’interrogatoire que je dois subir avec Pierre Lecène, de la part des S.S. qui sont chargés de l’enquête, persuadés que nous n’ignorons rien de la préparation de l’évasion est mené de façon presque humaine.

Il y a trois mois, nous n’y « coupions » peut-être pas du bunker (cachot) ou de la corde.
Fin février, l’horaire de travail, jusque là de 72 heures hebdomadaires est ramené à 60 heures. Sur le cruel chantier de « terrasse » de Dycker-Hof, c’est le même fléchissement. Le personnel détenu de ce kommando qui, une grande partie de 1 ‘hiver et à un rythme inhumainement poussé, avait travaillé nuit et jour – et souvent le dimanche – se trouve maintenant presque en demi-chômage. Par suite de la désorganisation des transports, le ciment n’arrive plus. L’achèvement du « Bunker Halle », où devaient être, sous quatre mètres de béton, centralisées toutes les fabrications B.M.W. Jusque-là réparties en quatre halls, apparaît définitivement compromis.

Début mars, on annonce une réduction très sensible du personnel « détenu » de l’usine parallèlement au départ de nombreux civils allemands du personnel de maîtrise appelés à rejoindre le « Volksturm »3. Le travail de nuit ne subsiste plus qu’au Halle I. Un tiers de l’effectif total semble devoir être congédié.

Pourtant, certaines fabrications restent poussées. Comme si l’on voulait livrer avant qu’il ne soit trop tard !
Le lundi 5 mars, tout le personnel « détenus » est rassemblé à l’usine. Une sélection est opérée par les meisters4 qui dans certains ateliers retiennent, semble-t-il, les plus zélés, écartant presque systématiquement les Français réputés paresseux, « saboteurs ». C’est-à-dire plus « résistants » et moins dociles que les Slaves. Dans d’autres ateliers le tri semble fait au petit bonheur.

En une heure, la « sélection » est opérée. Un tiers de l’effectif est congédié et ramené aussitôt au camp. Il sera affecté à un kommando de 1 200 hommes et destiné à travailler au rétablissement des voies de chemin de fer de la ligne de banlieue MunichLaim- Pasing, voies constamment harcelées par l’aviation alliée.

Ainsi naît, un nouveau kommando, le « Katastrophen Kommando ».
Le mercredi 7 mars, une centaine de détenus employés dans une usine B.M.W. située à Kaufbeuren, à 80 kilomètres d’Allach, arrivent au camp. Il apparaît donc que le débauchage s’étend à toutes les usines de la région de Munich. Le 9 mars, nouveaux congédiements à l’usine d’Allach. Des fabrications cessent, faute de matières premières. ·
Le « Katastrophen Kommando » (réparations des voies de chemins de fer) est renforcé, mais une bonne partie des détenus reste maintenant inemployée et est consignée au camp, passant souvent la journée entière enfermée dans les blocks.

A l’usine, sous les prétextes les plus futiles, des ateliers suspendent, durant un jour ou deux, leurs fabrications pour ne les reprendre qu’à un rythme ralenti et avec un personnel réduit.

Dans la première semaine d’avril, l’usine B.M.W. D’Allach ferme défimtivement ses portes. N’y seront plus employés à des besognes d’entretien ou de déménagement, qu’une petite centaine de détenus.

Est-ce pour donner le change, l’ Arbeiteinsatz (Office de placement du camp !) continue à constituer, sur le papier, des kommandos et fait demander dans les baraquements des spécialistes métallurgiques (tourneurs, ajusteurs, soudeurs, etc.) qui … ne quitteront pourtant jamais le camp.

Le chantier Dycker Hof est maintenant pratiquement en chômage.

Evasions…
Vers le 15 avril, le Katastrophen Kommando est réduit dans de notables proportions. De l’effectif de 1.200, il est ramené à l’effectif de 900… Par contre, les kommandos de Nutzel (kommandos de culture) et le kommando de Grossberghofen (construction de villas et maisons pour le personnel de cadres de la B.M.W. !) sont considérablement renforcés.
Il est évident que le Katastrophen Kommando ne peut plus répondre à sa mission tant les bombardements sont maintenant fréquents et massifs.

Surveillés par de débonnaires éléments de Feldgendarmerie (souvent des plus de 50 ans) ou du Volksturm, faibles, mal nourris (quelques pommes de terre crues), les détenus restent de longs moments appuyés sur les manches de pelles ou de pioches, -ttendant la prochaine alerte. A la faveur de ces alertes se multiplient les évasions. Evasions de détenus allemands auxquels- se joignent parfois les kapos et… les sentinelles…

Au camp, c’est un collectif farniente… Les deux mille « inoccupés » attendent en se promenant, l’heure de la maigre ration ou des appels devenus moins rigoureux et moins cruels, dans le printemps enfin retrouvé. Inquiets, les S.S. multiplient les fouilles, cherchant des armes qui auraient pu être introduites dans le camp et confisquant tous objets pouvant être utilisés comme armes, ou comme moyen de correspondance et de liaison (papier, crayon, etc.).

Dans les blocks de malades, on meurt à « qui mieux-mieux ».
A pleines charrettes -nous les appelons les « Mort-Express »- tirées par des détenus, tous les matins et quelques fois plusieurs fois par jour, on emporte les cadavres vers le four crématoire de Dachau, qui ne suffit plus à sa sinistre destination…

Un comite clandestin prépare le jour « J » On devine le nouveau climat du camp. Changement d’âme complet… Certes, des hommes continuent à mourir… Par dizaines, les cadavres sont ramassés par les hommes du Mort-Express, devant les baraquements où chaque matin, ils sont déposés.

Comme dans nos villes, les immondices…
La faim est certes toujours là, pressante, collant aux entrailles… Mais il fait moins froid et plus que le soleil revenu, l’espoir, un immense espoir, luit dans les coeurs et les réchauffe…
Les âmes s’apprêtent à de nouveaux courages.

Les détenus politiques qui jamais n’ont cessé d’être groupés et organisés pour des questions de solidarité5 voire pour des consignes de sabotage6, ne veulent certes pas se découvrir avant l’heure, mais ils estiment que le moment est maintenant venu de changer le sens de leur action. Il faut faire vite. Il ne faut pas être devancé et pris au dépourvu par les événements. Ce pourrait être tragique. Les responsables savent que des milliers de vies sont en jeu. Ils mesurent l’importance des décisions qu’ils auront à prendre. Il est nécessaire qu’ils aient la confiance absolue de tous leurs camarades.

Les nouvelles militaires et politiques demeurent imprécises.
Seulement quelques indices, quelques signes qu’il faut tenter d’interpréter : le remplacement partiel des S.S. par des hommes du Volksturm, les subits déménagements d’officiers et de fonctionnaires, les avions de chasse britanniques survolant le camp à basse altitude et, d’un léger balancement d’ailes semblant nous saluer.
Il est maintenant évident que l’écroulement total du Reich est imminent.

Des cadavres en meules…
Mais ne peut-on pas tout redouter des ultimes soubresauts du régime nazi7 ? Ses chefs accepteront-ils de restituer vivants ceux qui furent leurs adversaires les plus farouches et qui sont des témoins gênants de leurs crimes ?

L’atroce et presque quotidien spectacle de l’arrivée des repliés d’autres camps, exténués, épuisés par des marches épouvantablement longues n’est guère rassurant.

Dans la première quinzaine d’avril, ce furent les rescapés du camp d’Ersingen, se traînant, titubant, ivres de fatigue et de faim, encadrés de sentinelles, elles aussi épuisées de lassitude, harcelés par les chiens. Devant eux, tirés par des détenus d’Allach – la corvée de cadavres ! – trois camions chargés de cadavres.

Trois cents de ces repliés étaient morts durant le parcours. Le tiers des rescapés devait mourir dans les jours qui suivirent.

D’autres convois s’étaient succédé. Même lamentable spectacle… Les 527 de Trotzberg… les 613 de Blaibach… les 707 d’Eisenach, tous aussi pantelants, à demi-morts de faim, dévorés de fièvre et de vermine. Peu avaient survécu à l’inhumaine épreuve.

Après ceux-là…
Les 227 de Stefankirchen, les 104 de Markich, ceux de Kottem…
En vain, les détenus d’Allach avaient tenté de les aider dans leurs derniers pas vers une paillasse. Les S.S. les avaient repoussés et avaient lâché les chiens. Des hommes étaient tombés qui ne devaient pas se relever. Morts sur place…
Le camp maintenant regorge de demi-moribonds et de cadavres.
Des cadavres, il y en a partout. Dans les allées du camp…

Sur la place d’appel…
Entassés en hautes meules hérissées de bras et de jambes décharnés et d’où émergent des visages grimaçants, tordus par les ultimes souffrances. Souvent les yeux grands ouverts sur on ne sait quelles dernières horreurs.

Parfois, le visage d’un ami et son regard fixé sur vous. Inoubliable regard des morts.
On est triste. Triste surtout de ne pas l’être assez de la mort d’un ami. Accoutumance ? Aurions-nous déjà perdu un peu de notre âme ? Aurions-nous concédé ce début de victoire à nos bourreaux ?

Une évacuation redoutée Nous nous interrogeons. Dans quelques jours, n’aurons-nous pas, nous aussi, à fuir devant l’avance des armées alliées ? Ne connaîtrons-nous pas à notre tour, un long chemin de croix sur les routes de Bavière et du relativement proche Tyrol ? Privés de toute possibilité de retraite, ne serons-nous pas froidement exécutés ? Nous pensons à cette balle dans la nuque réservée aux traînards, dont nous ont parlé avec effroi tous les repliés.

Si nous devons partir, quel sera le sort réservé aux plus faibles ? Et devons-nous abandonner les invalides et les malades de plus en plus nombreux car le typhus a fait son apparition dans le camp ?

N’aurons-nous pas à lutter, non seulement contre les S.S. mais encore contre certains éléments du camp; les droit commun ukrainiens qui, pour subsister ou, pour retarder d’un jour une plus grande faim, se jetteront sur les moins robustes d’entre nous, pour les dévaliser de leurs maigres rations ou pis, comme cela s’est produit dans certains camps, se nourrir de leur chair ?

Début avril, les ex-responsables d’Eysses : Doize (communiste) et moi-même responsable des éléments gaullistes, décidons d’établir un contact permanent et proposons la création d’un Comité national français constitué par deux représentants du parti communiste, deux représentants du Front national et deux représentants des organisations gaullistes. Le Marseillais Doize et un Parisien, Boulanger, sont désignés par les communistes pour les représenter au Comité national français. Moi-même, avec comme adjoint le Grenoblois Leroy (tous deux ex-responsables d’Eysses) représenterons les mouvements gaullistes qui dans l’ensemble se sont cristallisés autour de l’ancienne organisation d’Eysses ; Clade, ancien responsable des Mouvements Unis de Résistance en Haute-Savoie représentera le Front national.

Une première réunion est tenue au cours de laquelle nous tombons d’accord pour offrir au docteur Laffitte la présidence du Comité national français. Notre souci est de placer à la tête de ce Comité, une personnalité que ni les Français, ni les étrangers ne puissent contester. C’est bien là le cas du docteur Laffitte, responsable, sous contrôle S.S., du Revier el qui en toutes occasions, et pour tous, s’est montré d’un dévouement et d’un courage extraordinaires, face à ses maîtres que, combattant de 1914-1918, il a su impressionner et convaincre.

A mi-avril, le Comité national français est définitivement constitué. Par l’entremise des communistes, le contact est pris avec les autres organisations nationales, presque toutes déjà constituées à l’exception de celles des petites nations et de la Pologne.

La création d’un Comité international est alors envisagée. Laffite et Boulanger y représenteront la France.

Mais l’accord n’est pas parfait chez les Français. Parallèlement au Comité national, d’autres comités tentent de se former.

Des personnalités administratives ou politiques sont pressenties mais, faute de titres suffisants de résistance ou du moins de titres reconnus, leur audience est faible…

Un groupement plus important, mais de formation strictement militaire s’est formé sur l’iniiative d’un officier des services spéciaux et a tenté de s’imposer. Devant le demi-échec de la tentative, très rapidement et très sportivement, il s’est mis à la disposition du Comité national français.

Ainsi l’unité est faite et c’est dans cette unité absolue que les Français aborderont les… risques de leur libération.

Pour l’instant, il convient surtout de placer… géographiquement à l’intérieur du camp, tous ceux qui auront à assumer une responsabilité, de façon à ce qu’ils l’assument avec le maximum d’efficacité et de sécurité.

Grâce à certaines complaisances, tel responsable sera affecté à tel service, à tel baraquement ou à tel des kommandos encore existants.

La voix du canon Nous sommes le 20 avril… Dans la matinée, un sourd et lointain grondement… Le canon… Sa voix, pourtant généralement redoutée, est pour nous un peu la voix de la délivrance.

Le front se rapproche. Les alertes deviennent de plus en plus fréquentes. Ce ne sont plus seulement des gros bombardiers mais encore des avions de chasse, sans doute avions d’appui dont certains se risquent à mitrailler les miradors d’où les sentinelles fuient affolées. D’autres tournoient à assez basse altitude au-dessus du camp, semblant prendre des photographies d’un des vastes emplacements où sont entassés nos morts.
Quelques détenus travaillent encore dans des kommandos extérieurs : kommandos de Münich (réparations des voies et déblaiement des décombres), de Nutzel (culture) et Grossberghofen.

Ils nous disent avoir rencontré, sur les routes, de longues colonnes de réfugiés allemands.
Les comités national et international n’ont guère que ces pauvres renseignements pour orienter leurs initiatives et leurs décisions.

Le petit poste radio, clandestinement monté dans un des baraquements ne nous sert plus guère, car les émissions allemandes – les seules que nous puissions capter – sont de plus en plus brèves et imprécises.

Le 22 avril, nous apprenons toutefois que Nuremberg est tombée aux mains des alliés. C’est dimanche et le bruit circule, sans grand fondement dans le camp, qu’aucun kommando extérieur ne reprendra le travail le lendemain. Le lendemain, nen n’est pourtant changé aux habitudes.

La voix du canon se rapproche de jour en jour…

« Sélection »
Le 23 avril, la direction du camp demande au service médical d’établir la liste de tous les détenus « capables d’effectuer une marche militaire » « taglich » (quotidiennement : 30 à 40 kilomètres). Les médecins invoquent l’impossibilité de faire un tel choix. Le médecin S.S. les presse et déclare qu’il opérera luimême la sélection. Les médecins détenus cèdent mais, avec le docteur Laffitte, ils s’emploieront à gagner du temps.

Après une demi-journée d’attente, ils décident de commencer leurs… « consultations » dans les blocks 22 et 23, où ont été groupés les plus éprouvés des « repliés, » estiment-ils; ils ont la certitude de ne trouver aucun détenu valide ! En fait, sur 700 détenus 40 seulement sont déclarés aptes. Et ce sont tous des volontaines, espérant trouver dans un nouveau repli une possibilité d’évasion.

Un lourd problème se pose alors à la conscience des médecins et des responsables – encore clandestins – du camp : Vaut-il mieux être en marche ou risquer, en restant au camp, l’extermination totale au lance-flamme ? Horrible choix !

Les événements semblent se précipiter… Il semble que la direction S.S. du camp ait décidé de passer outre les avis trop lentement donnés par les médecins. Elle fait demander d’extrême urgence à tous les chefs de block les hommes capables d’entreprendre cette «marche militaire ». Plus aucun doute, l’évacuation du camp est maintenant imminente !

On ne sait évidemment rien de précis sur le lieu prévu de cette évacuation, mais quelques renseignements que l’on veut croire sûrs nous permettent de le situer sur le plateau d’Otzlaler, à 180 kilomètres environ, dans le Tyrol, au sud-ouest d’Innsbrück.

Les médecins sont formels : les deux tiers de l’effectif ne pourront atteindre au but. Davantage même et peut-être l’ensemble si. comme tout le laisse craindre, aucun ravitaillement de route sérieux n’est prévu…

Et la voix du canon, d’heure en heure, se fait plus proche et plus précise. La liberté n’est peut-être plus qu’à quelques heures de notre enfer…

L’heure des graves décisions L’heure est venue des graves décisions… De celles qui engagent la vie de milliers d’hommes. Les différents comités nationaux se réunissent. L’angoisse est lourde, qui pèse sur les responsables.

D’un commun accord, Doize et moi-même proposons aux autres comités de retarder le départ à tout prix. Par tous les moyens, même les plus dangereux… L’ensemble des comités adopte notre point de vue…

La consigne est maintenant donnée à tous les détenus, passant de bouche à oreille, d’un baraquement à l’autre, avec une rapidité extraordinaire : « Faire durer… Saboter… Maquiller les listes… Exagérer le nombre des invalides… »

Tout le personnel du camp semble disposé à observer la consigne. Même certains S.S. qui commencent à prendre peur des proches lendemains…

Des listes sont pourtant dressées, mais leur transmission traîne. Et aucun départ ne semble encore décidé… Echapperons-nous à l’évacuation ? Nous recommençons à espérer…

Le 24 avril, aucun kommando extérieur de travail ne quitte le camp…

Encore plus précise et plus proche, la voix du canon…

Le 25 avril – un mercredi – nouvelle alerte ! A 22 heures, en pleine nuit, une note « urgente» est apportée aux chefs de blacks ; « Fournir immédiatement la liste des détenus n’appartenant pas aux nations suivantes : France, Pologne, Italie, Hollande, Belgique, Luxembourg, Yougoslavie et Tchécoslovaquie.

Ce sont, nous n’en doutons pas, les Soviétiques, non-adhérents à la convention de la Croix-Rouge, qui sont visés.

Les comités n’hésitent pas : la solidarité doit jouer… Il faut passer à l’action… rendre impossible toute identication de nationalité des détenus… Des coups de main sont prévus contre les fichiers se trouvant soit dans les baraquements, soit à la direction du camp. Les « schreiber » (secrétaires) doivent retarder l’établissement des listes et ne devront en aucune façon réagir contre les tentatives de cambriolage des fichiers.

A vrai dire, aucune action ne sera vraiment tentée et seule la passivité de la plupart des secrétaires de baraquements permettra encore de gagner quelques heures. Pourtant l’un d’eux, le seul « schreiber » français du camp, le Dijonnais Jean Stortz accepte d’être… victime d’une agression concertée par un petit kommando qui le dépouillera de son fichier immédiatement détruit. Tentative d’évasion 26 avril… La nuit a été particulièrement agitée à la direction du camp chez les S.S… Dans les comités nationaux clandestins aussi… On suit la siuation d’heure en heure… On en connaît le danger. On s’efforce de le cacher afin d’éviter toute panique.

Il nous faut tenter de comprendre le dessein des Allemands.

En réservant un sort particulier aux Soviétiques, les plus nombreux au camp, et aussi les plus… turbulents, ne cherchent-ils pas à créer la division ? Nous assurons, une fois de plus, nos camarades délégués soviétiques de notre complète solidarité…

Et après les Soviétiques, ne serons-nous pas, nous aussi, jetés sur les routes ? Cette tentative de division est, selon certains, dictée par le souci d’éviter une agression générale contre les sentinelles, agression prévue en cas d’évacuation totale.

A la nuit, un sous-officier S.S. demande discrètement à parler au schreiber français. Jean Stortz qui, Alsacien d’origine, parle et entend parfaitement l’allemand. Il vient apporter spontanément, contre promesse d’une large indulgence dans les jours à venir, des renseignements sur l’ordre de la marche d’évacuation.

Stortz me fait appeler et c’est ainsi que j’apprends que toutes les heures, une colonne de 300 détenus quittera le camp et que pour chacune de ces colonnes il est prévu une garde de six fusils mitrailleurs.

Le renseignement est précieux certes, mais nous jouons l’indifférence.

L ‘homme n’est-il pas un provocateur ?
Un peu avant midi, les comités nationaux rappellent les consignes qu’ils ont établies en commun : « Opposer la force d’inertie à la volonté des Allemands… ».
Dans raprès-midi, vers 17 heures, les S.S.. décident un rassemblement général de tous les détenus du camp. Gros émoi…

Mais la consigne est observée. On se rassemble avec un minimum de hâte, certains feignent des malaises, d’autres oublient intentionnellement des effets indispensables. La confusion est grande…

Certains détenus que l’on craint être des provocateurs veulent aller plus loin : « Arrachez vos trianges-écussons8. Les Allemands ne pourront ainsi établir notre nationalité. Détruisez vos pantalons… Les Allemands n’oseront vous lancer à demi-nus sur les routes.»
Ces consignes nous paraissent vraiment bien dangereuses. Par des gestes aussi spectaculaires, n’allons-nous pas appeler une répression immédiate et brutale… Nous pensons aux fusils-mitrailleurs, aux lance-flammes… Il faut éviter le massacre sur place.

Malgré tout, le rassemblement sera opéré. Mais avec un retard considérable… Il fait grand nuit lorsqu’il s’achève… Les S.S. semblent timorés maintenant. L’appel des Russes traîne en longueur. A la faveur de l’obscurité, plusieurs d’entre eux réussissent à quitter les rangs et à revenir dans les blacks où tous les autres détenus ont été renvoyés… Les détenus allemands « droit commun » qui ont été promus policiers en la circonstance, ne peuvent faire observer les ordres donnés par les S.S. A minuit pourtant, les colonnes de Soviétiques s’ébranlent et quittent le camp. Incomplètes certes et s’amenuisant assez vite, car dès les portes franchies, de nombreux détenus réussissent à s’enfuir dans la campagne et dans les bois…

On apprendra quelques jours plus tard que sur les 2.000 Soviétiques évacués d’Allach, une partie a péri d’épuisement ; d’autres ont été abattus par les S.S. Après 40 heures de marche presque ininterrompue, ils avaient rejoint 12.000 autres Soviétiques évacués de Dachau. Et après trois jours de marche, ils ne restaient plus sur un total de 14.000 qu’une dizaine de milliers !

On apprendra aussi qu’en cours de route, plusieurs sentinelles ont été tuées par les Russes et que d’autres craignant d’être écrasées sous le nombre, en dépit de leurs armes, se sont enfuies…

Au loin, le canon gronde de plus en plus fort… Et de plus en plus près. Les S.S. nous abandonnent 27 avril… Dès le matin, S.S. et kapos droit commun livrent une véritable « chasse à l’homme » dans le camp. Ils recherchent les Soviétiques qui, dans la nuit, se dissimulent -soit dans les abri souterrains – d’étroits boyaux – soit dans les baraquements, à l’infirmerie et dans les blacks de mourants, où nous les cachons comme nous pouvons.
Certains se sont même étendus parmi… les cadavres que les S.S. n’approchent qu’avec répugnance tant ils craignent la contagion du typhus…

De guerre lasse, devant le presque insuccès des recherches, nouveau rassemblement général. Cette fois, après avoir classé les détenus par nationalités et un appel approximatif, les S.S. les renvoient dans leurs baraquements.

Notre départ ne sera pas encore pour aujourd’hui. Allons-nous échapper à la « longue marche » ?
Dans la soirée, le président du comité international clandestin, le docteur Laffitte, accompagné du délégué communiste belge, le professeur Bob Claessens, rend une visite dans les blocks.

Ils informent que l’arrivée des troupes alliées est maintenant imminente.
Ils font appel au calme et à la discipline. Les S.S. n’attendent- ils pas l’incident qui justifierait des représailles de « dernière heure » ?

Nous sommes, certes, décidés à éviter cet incident. Mais résolus aussi à vendre chèrement notre peau. Si les S.S. se livrent à des représailles, soit à l’intérieur du camp, soit en cours d’une évacuation dont l’éventualité ne peut être encore complètement écartée, nous ne resterons pas passifs… – nous sommes le nombre…

Nous avons rassemblé en plusieurs endroits tout ce qui peut nous servir d’armes. Des pauvres armes : bâtons, pieux, pierres…

Les Français se sont, pour la plupart. constitués en petits commandos, dans lesquels ont été incorporés quelques-uns des Soviétiques rescapés et des républicains espagnols -des « Eyssois » -que nous avons considéré et qui se sont toujours considérés comme faisant partie de notre communauté.

De ces derniers, nous connaissons l’extraordinaire courage.
Nous l’avons apprécié lors de la révolte d’Eysses… Et l’heure est maintenant tout à la fois à l’attente tranquille et au courage résolu.

28 avril… Surprise… Dans la nuit, la plupart des S.S. ont abandonné leurs baraquements. Il ne reste plus que quelques sentinelles, sous les ordres d’un seul sous-officier… Peu avant midi, ces derniers quittent discrètement le camp. On voit certains d’entre eux revêtir des costumes civils dans les miradors, puis abandonnant leurs armes, prendre la fuite à travers champs…

Nous sommes maintenant seuls. Nous recommandons pourtant une extrême prudence. Ce départ précipité n’est-il pas une feinte ?

Des fusils-mitrailleurs n’ont-ils pas été, pendant la nuit, discrètement installés dans les petits blockhaus disséminés tout autour du camp ? A moins de 50 mètres. Toute tentative de sortie ne sera-t-elle pas stoppée sur place, par un tir d’armes lourdes ?

Nous prenons la décision d’interdire l’approche des clôtures
et pratiquement consignons les détenus dans les blocks. Seuls les responsables et les chargés de corvées sont autorisés à circuler dans le camp. Enfin seuls, mais… Nous sommes enfin seuls… Le camp nous appartient. Aussitôt un comité de direction est mis en place. Le docteur Laffitte étant retenu par ses obligations de médecin-chef du Revier (infirmerie), c’est le professeur belge Bob Claessens qui est unanimement porté à la présidence de ce comité. Le service d’ordre, dont on devine l’importance primordiale en de telles circonstances, est confié à un communiste roumain, Sariac, que secondera le capitaine français Nommallier.

A midi, nous allons un peu déchanter. L’ancien Lager Altester (détenu chef de camp) ailemand, connu sous le nom de Ferdinand, vient nous informer qu’il a été chargé par les S.S. de prendre en mains toutes les responsabilités du camp. Tout manquement à la discipline qu’il a l’intention d’établir appellera des représailles de la part des S.S. qui, nous dit-il, sont restés à proximité et avec qui il peut maintenir des liaisons. Il ajoute qu’il a décidé de confier la garde des miradors à des détenus ressortissants allemands, à qui ont été remises quelques armes et des munitions.

Réuni au complet, le Comité international oppose un « non » formel aux prétentions de Ferdinand. Bob Claessens lui fait savoir, sur un ton très ferme, que les détenus ne sauraient tolérer que seuls leurs camarades allemands soient préposés à la garde du camp. Quelques communistes allemands s’associent sans réserves à notre protestation… Finalement, Ferdinand cède et admet le principe de doubler les « sentinelles-détenus » allemandes, par des détenus d’autres nationalités.

Mais quels sont notre déception et notre émoi, lorsque dans l’après-midi nous voyons revenir, en armes, quelques S.S. qui vont reprendre leurs places dans les miradors et au poste de garde…

Ferdinand les a-t-il, comme il nous en avait menacé, prévenus ?
Ces S.S. se montreront toutefois fort peu agressifs. Ils bavardent avec les détenus et quelques-uns arrachent ostensiblement leurs sinistres écussons, affirmant qu’à la nuit tombante, ils s’enfuiront en abandonnant leurs armes.

Des obus tombent sur le camp… Des morts Les S.S. ont tenu parole… Au matin du 29 avril, il n’en reste plus un seul dans le camp… Avant midi, pour nous signaler aux troupes allées, que nous espérons voir arriver d’un moment à l’autre, nous hissons des drapeaux au faîte des miradors.

Notre joie est vive. Toutefois mêlée d’inquiétude devant les difficiles problèmes qui se posent à nous.

Notre maigre stock de vivres nous permettra-t-il de tenir jusqu’au bout, dans le cas d’une vive et longue résistance des Allemands devant Munich, résistance qui nous placerait dans un véritable « no man’s land » ? Nous évaluons notre stock. En maintenant le très sévère rationnement actuel -quotidiennement deux litres de soupe claire et 200 grammes de pain- nous pourrons tenir sept jours. Mais il faudra monter bonne garde autour des dépôts. La faim est si mauvaise conseillère, et ici tous ont faim. Depuis des mois…
Dans les blocks, c’est une extraordinaire agitation. On décore comme l’on peut. Chaque communamé prépare ses drapeaux. Ceux qui seront agités bien fort et bien haut lorsque les troupes alliées -les Américains- arriveront…

Nous sommes depuis plusieurs jours totalement coupés de Dachau et de toutes informatiom. Le « Mort-Express »9 n’assure plus, depuis plus d’une semaine, son macabre transport, entre notre camp et le crématoire. On ne sait plus où mettre les cadavres. Les charniers se multiplient dans le camp et ne cessent de grossir.

Mais où sont les Alliés ? Avancent-ils ? Quand seront-ils là ?… Les canons vont nous répondre. Les canons américains…

Nous sommes à leur portée. Vers 20 heures, des obus d’artillerie légère pleuvent sur le camp. Des baraquements sont touchés. Dans une des allées, un Israélite est décapité par un éclat… Dans le camp des femmes, on compte plusieurs victimes. Au total, trois morts et vingt-cinq blessés, que les médecins détenus vont opérer avec des moyens de fortune…
Nous aurons quelques jours plus tard l’explication de ce bombardement. C’est en réglant leur tir pour réduire au silence des pièces allemandes installées à proximité du camp (à moins de 500 mètres) , près de Feldmoching, que les Américains ont atteint nos baraquements…

Après quelques salves, les pièces allemandes sont détruites.
Les déportés d’Allach viennent de vivre leur dernier danger. Du moins, le pensent-ils… Car sévit maintenant le typhus. Et bientôt ce sera la dysenterie, mortelle pour beaucoup.
Le comité international siège maintenant sans désemparer, malgré le sommeil et la fatigue.

Au comité national, des commissions sont formées. Doize s’occupera des questions du ravitaillement de la communauté française maintenant regroupée dans les mêmes blocks ; le Grenoblois Leroy, des enquêtes. Je suis moi-même chargé des questions d’information, du recensement des vivants et des morts et, afin que soient accélérées, le moment venu, les opérations de rapatriement, de l’établissement par régions, des listes des détenus français.
Les morts sont plus nombreux que les vivants… Nous arriverons à les identifier par le petit bout de carton glissé entre les orteils immédiatement après le décès, et portant leur numéro matricule.

Mais, dans les charniers, un grand nombre de ces « petits bouts de carton » se sont égarés. Et de nombreux morts resteront inconnus…
Le 30 avril, les commissions du comité international sont au travail… Le docteur Laffite a la lourde responsabilité de parer à l’extension de l’épidémie de typhus. Sans vaccin. Sans remède. Sans aucune possibilité d’hygiène.

Il créera des blacks de « quarantaine » -les block 22 et 23- où seront rassemblés les contagieux et les grands malades.
Cette population est si nombreuse qu’on doit l’entasser sur les châlits à deux ou trois étages (et deux malades sur une étroite et mince paillasse).
Les morts, de plus en plus nombreux, sont enlevés dès après le dernier soupir. Il faut faire de la place.

Dans les blocks, les détenus tuent le temps… Ici, entouré de ses amis préfets, Pierre Lecène récite des vers : José de Heredia, Anna de Noailles… Leconte de Lisle… Là, Georges Briquet parle avec un rugbyman catalan, Roques, de l’avenir du sport français…

Plus loin, un excellent baryton, Lyonnais de la Croix-Rousse, Dussoge donne un petit festival des chansons de captivité qu’il a apprises lorsqu’il était au camp de prisonniers, dont il s’est évadé pour reprendre en France le combat dans la Résistance.

Dans un autre baraquement, des détenus allemands chantent en choeur, dans leur langue maternelle, le tout premier et émouvant chant « concentrationnaire » des « Marais », composé par les détenus allemands qui construisirent leur premier camp… Dachau.

« les voilà… Les voilà… » 30 avril… A l’exception des hommes de corvée -la corvée de cadavres ne chôme guère- les détenus font la grasse matinée…
Que d’heures de sommeil à récupérer !… On a pourtant mal dormi cette nuit, dans l’attente d’un lendemain dont tout à la fois on redoute et espère tant…
Mais voilà des hommes qui, comme des fous courent dans le camp… Ils montrent du doigt un grouillement kaki : des soldats mi-courbés, mi-rampant, sous le pont du chemin de fer proche…

Se redressant, sortant de l’ombre, déployés en tirailleurs, au pas de gymnastique, le groupe accourt vers le camp. Un corps franc américain…

Un seul cri : « Les voilà !… les voilà !… » C’est la ruée hors des blocks… On rit, on pleure. on s’embrasse… On embrasse les libérateurs qu’on entoure à les étouffer… Chacun veut les toucher pour se persuader qu’il ne vit pas un rêve. Ce sont des gosses presque qui se regardent, abasourdis, et ouvrent de grands yeux étonnés sur ces tas immobiles : les tas de cadavres…

Peu après arrivent des officiers, sur des jeeps, véhicules, pour nous, encore inconnus. Ils avancent difficilement au milieu de cette foule en liesse d’hommes amaigris. aux visages ravagés par la faim, illuminés par la joie. Des drapeaux s’agitent, sortis d’on ne sait d’où cachés on ne sait depuis quand… Notre drapeau tricolore domine.

Dans les blocks de grands malades, des détenus tentent de se lever. La plupart retombent, inertes, quelques-uns achevés par la joie.

Lorsque, absolument atterrés, rendus muets par l’effroyable spectacle, quelques officiers américains pénètrent dans ces blocks, ils trouvent un hallucinant garde-à-vous de squelettes vivants.

Sur les paillasses, il en est qui pleurent, leurs maigres épaules secouées de sanglots… Ils pleurent sur cette liberté depuis si longtemps espérée et à laquelle ils n’abordent aujourd’hui que pour mourir…

Quelle heure est-il ? On ne le sait même pas… C’est le matin, un matin de soleil et de printemps…
C’est ce même matin qu’écrasé de peur, un monstre, Adolf Hitler, s’est, près de son égérie Eva Braun et de ses compagnons de crimes, donné la mort dans l’ombre de son bunker…
Le Comité international, au grand complet, qui a reçu solennellement les premiers officiers américains à l’entrée du camp, et les a guidés au cours d’une première visite, présentant les vivants et les… morts, va tenir sa première réunion d’hommes libres. Le commandant américain est présent. Par sa présence, il reconnaît, donc la pleine autorité du Comité. Surprise ! un détenu déporté comme « français » se révèle officier… américain et troque aussitôt sa tenue rayée contre un uniforme galonné. Son nom ? Martinot.

Les questions pratiques sont immédiatement abordées. Il est décidé, d’un commun accord, que la langue allemande, la plus couramment utilisée dans le camp, continuera à être pratiquée pour toutes les questions administratives.

Le cas des détenus allemands est posé. Le parfait loyalisme de l’ancien Lagerblockaltester Ferdinand, un moment suspecté, est reconnu. Il est maintenu à l’administration du camp. Les Allemands jugés dignes resteront investis dans leurs fonctions. En outre, la communauté allemande -détenus politiques– aura ses représentants au sein du Comité et jouira des mêmes prérogatives que les autres communautés.

Une question brûle toutes les lèvres : celle du rapatriement.
Les Américains demandent qu’une liste nominative complète de tous les détenus soit dressée dans les plus brefs délais. De nombreux détenus seront entendus par une commission d’enquête sur les crimes de guerre.

Le rapatriement des citoyens des nations de l’Europe Occidentale sera assuré par les camions militaires américains ou français. Les citoyens des nations de l’Europe Orientale seront pris en charge par les autorités soviétiques alertées. Les camps voisins -Israélites et femmes- passent sous la dépendance du Comité international. Ils auront des délégués à ce Comité.

Rassurés sur nos stocks de vivres, que les Américains promettent d’enrichir à bref délai, nous décidons d’augmenter un peu les rations quotidiennes.
Nous demandons que soient évacués, dans les plus brefs délais, tous les grands malades transportables, sur des hôpitaux où ils pourront être soignés convenablement…

Ah ! la douceur de cette première soirée d’hommes presque… libres ! Nous fumons les quelques cigarettes que nous ont laissées nos libérateurs… Mais bientôt, la mélancolie s’empare de nous.

Nous pensons aux nôtres dont, depuis des mois et des mois, nous sommes sans nouvelles. Quand les reverrons-nous ? Et les reverrons-nous ?
Fête du Travail et de la Libération Mardi 1er mai… Nous recevons. dès la première heure, la visite d’un jeune lieutenant américain : le lieutenant Snyder. Il a été désigné par les autorités américaines pour diriger le camp.

Après avoir répondu à l’adresse de bienvenue du comité, il nous fait connaître son point de vue sur la discipline. Il paraît inquiet. Il redoute vraisemblablement un brusque déchaînement des détenus hors du camp et une ruée vengeresse sur les fermes et les magasins d’alentour. Nous le redoutons autant que lui. « Tout pillage déclare-t-il, sera sévèrement réprimé »…
Un délégué communiste français approuve et exprime le mécontentement de ses compatriotes qui selon lui, ont été les seuls à se plier aux règles de discipline. Le délégué yougoslave est du même avis. Il fait état des premiers pillages à l’extérieur et de nombreux larcins à l’intérieur du camp. On plaide l’indulgence…

Quinze mille hommes qui ont faim depuis si longtemps !

Protestations aussi contre le rôle que continuent à jouer, dans le camp, certains « ex-proéminents » allemands jugés pourtant indignes par leurs camarades, et contre l’attitude de certains « policiers »- les Polonais, entre autres – trop indulgents pour leurs compatriotes et trop sévères pour les autres.

Le lieutenant Snyder écoute. note. Avant de se retirer, il nous donne des apaisements en ce qui concerne le ravitaillement et le logement. Des apaisements seulement..
On aimerait plus de hâte de la part de nos « libérateurs ».
Car on sent monter le danger des grandes impatiences.

Le docteur Laffitte, au cours d’une rapide visite, a pris contact avec la « maison-mère » : le camp de Dachau, libéré depuis le 29 avril, un jour avant Allach. Il nous en rapporte des nouvelles.

La situation là-bas, n’est guère plus enviable que la nôtre.
Le typhus fait rage. Des cadavres partout : sur la place, dans les allées, dans les bâtiments… La nourriture n’est pas améliorée, ni en qualité, ni en quantité. Le stock de vivres baisse… Mais, contrairement au bruit qui avait couru, les S.S. n’ont pas, avant leur départ, exercé de représailles collectives. On apprend toutefois que le l7 avril, ils ont exécuté le général Delestraint, d’une balle dans la nuque !

Un train chargé de plus de 2 000 cadavres est encore en souffrance en gare. Il s’agit de détenus d’un camp replié.

Les autorités militaires américaines ont décidé d’obliger toute la population civile de Dachau à défiler devant les cadavres. Peut-être comprendra-t-elle enfin l’horreur des crimes commis sous le drapeau à croix gammée du régime qu’elle a si longtemps soutenu ?
Une liaison quotidienne sera désormais établie entre Dachau et Allach. C’est le révérend père Fil y, un Basque, qui l’assurera le plus souvent.

En fin d’après-midi, grand rassemblement sur la place d’ appel dégagée des cadavres. Groupés par nations, derrière leurs drapeaux, tous les détenus valides défilent. Les hymnes nationaux, « La Marseillaise », « L’Internationale » sont entonnés de toute la force de leurs faibles poumons.

Ainsi, le ler mai traditionnel n’a pas été oublié… Mais pour nous, aujourd’hui, c’est la fête de la Libération…

Chez les Français il se prolongera. Après une partie artistique organisée par Georges Briquet, tour à tour, les représentants du Parti communiste et des organisations gaullistes prennent la parole…

Un message de remerciement et d’affection est rédigé qui approuvé à l’unanimité, sera adressé aux trois chefs de gouvernement des nations alliées : le président Truman, le premier ministre Churchill, le maréchal Staline.

Le 3 mai, le comité décide, pour des raisons pratiques, d’apporter des réformes dans l’administration du camp. Le pouvoir exécutif est désormais confié à trois personnes : Bob Claessens (Belgique), président du Comité international; Oscar Mohr (Hollande), responsable de la liaison entre le comité et les autorités américaines, et l’Allemand Ferdinand, chef de camp.

Notre stock de vivres étant dangereusement entamé, nous devons avoir recours au pire rationnement. Nous revenons au régime quotidien des deux soupes et 200 grammes de pain. Le docteur Laffitte demande au comité d’envisager des mesures immédiates de réquisition afin de pouvoir améliorer… l’ordinaire -quel pitoyable ordinaire !- dans les plus brefs délais. Le lieutenant Snyder tente de nous rassurer. Il n’y réussit qu’à demi… La révolte gronde dans les ventres…

Dans l’après-midi, le révérend père Fily arrive du camp de Dachau, apportant avec lui quelques colis de la Croix-Rouge.
Le religieux, qui porte encore sa tenue de déporté, est acclamé. Le general Leclerc : « en vous, je salue des soldats » La révolte gronde dans les ventres. Elle va bientôt gronder dans les coeurs… Nous redevenons peu à peu des hommes. Avec leurs colères, leurs petits égoïsmes et leurs petites vanités.

Et, surtout, nous ne comprenons pas pourquoi cette liberté tant attendue et si chèrement payée ne nous est pas encore donnée ou ne nous est donnée qu’au compte-gouttes.
Et nos camarades continuent à mourir… Nous sommes toujours sans nouvelles de France… Les nôtres savent-ils seulement que nous sommes vivants… que nous allons leur revenir ?

Tous, y compris certains responsables, sont en proie au découragement…
Certains détenus, notamment les Polonais, souvent avec la complicité de leurs compatriotes chargés de faire régner l’ordre, quittent le camp et se livrent à des pillages. Déplorable exemple pour ceux, les plus nombreux qui, refusant les tentations, s’appliquent à respecter ou à faire respecter la discipline.

Les Français surtout sont lésés, qui veulent se montrer dignes du triangle rouge de déporté patriote qu’ils portent sur la poitrine.
Les soldats américains, qui montent maintenant sans grand zèle, mais avec trop d’indifférence, la garde autour du camp, « laissent faire ».
Quelques Français, à leur tour, se risquent à des coups de main sur les fermes proches. Comprenant son impuissance à pouvoir interdire ou réprimer ces « rezzous », le comité prend cette décision : toutes les denrées rapportées de l’extérieur par les Français qui auront réussi à sortir seront collectées et réparties à l’ensemble de la communauté française.

Mais, hélas ! souvent les « policiers » polonais, vrais ou faux, confisquent, sous prétexte de sanction, les marchandises rapportées au camp et les distribuent à leurs compatriotes. Bientôt, les Français leur rendront la pareille…
On devine le climat… Les responsables se sentent débordés.

En vain demandent-ils aux Américains de les aider dans leur tâche de discipline et. en organisant un ravitaillement, d’enlever aux détenus toutes raisons de pillages alimentaires.
Un camion qui vient de France…

Le 3 mai, dans l’après-midi, un camion se présente à la porte du camp… Il arrive de Soissons et apporte des vivres. L’espoir est grand… Il repartira demain, emportant, du moins le croyons-nous, un chargement de détenus. Le lendemain, à la dernière minute, les Soissonnais désignés pour ce premier départ doivent rejoindre le coeur gros, leurs blocks. Les services sanitaires leur refusent l’autorisation de quitter le camp, en dépit des démarches du docteur Laffitte et du lieutenant Snyder.

Le camion ne repartira pourtant pas à vide. Trompant la… vigilance des sentinelles américaines, une vingtaine de Français ont réussi à sortir du camp et à sauter dans le véhicule. Parmi eux, les deux délégués communistes au Comité national et Georges Briquet, à qui nous avons confié un grand nombre de lettres et la mission de faire connaître par tous moyens, y compris les ondes, notre situation critique.

Le départ de responsables connus crée un malaise dans notre communauté.
Le Comité national, composé maintenant du docteur Laffitte, de Clade, Leroy, du capitaine Nommailler, admis la veille comme représentant du groupe des militaires, et de moi-même, doit examiner la situation créée par les défections de deux de ses membres. Il reçoit les doléances d’une délégation d’officiers.

Les jours passent… Les pillages continuent… Le mécontentement grandit chez les Français qui, d’une manière générale, refusent de participer à ces pillages comme de se livrer à de cruels sévices sur d’anciens kapos ou sur des S.S. retrouvés à proximité dans la campagne et, sous bonne escorte, ramenés au camp. A plusieurs reprises les Français interviendront même pour arracher les S.S. aux coups et – il faut bien l’avouer – aux tortures, et les livrer aux autorités américaines.

Toujours sans nouvelles de nos familles… Sans précisions non plus sur la date de notre rapatriement…
Les « évasions » se multiplient…
Des Français quittent le camp par petits groupes ou isolément.
Le découragement grandit chez eux. La tâche de leurs responsables devient de plus en plus ardue.

Réduit à sa plus simple expression -nous ne sommes plus que trois- le Comité national franaçis est paralysé par l’indifférence du Comité international qui, lui aussi, a perdu de nombreux membres et qui est souvent trompé par les promesses de bonne foi, certes, mais sans grand fondement, faites par les autorités américaines.

Il est dans l’impossibilité d’établir une liaison sérieuse avec les pouvoirs officiels français, ne dispose d’aucun moyen de sanction à l’égard des indisciplinés ou des « paniquards », nombreux parmi les « inorganisés ».

Comment faire admettre à nos compatriotes des décisions qui souvent les lèsent, car ils sont généralement les seuls à les respecter, refusant notamment de se livrer au pillage qui, dans les autres communautés, permet d’améliorer très sensiblement l’ordinaire, en qualité et en quantité.

La ténacité du docteur Laffitte et de Fieschi dans leurs interventions auprès du C.I. et des autorités américaines qui les appellent « ces rouspéteurs de Français », portera cependant ses fruits. Ils obtiendront que l’on débarrasse le camp des charniers de plus en plus nombreux et volumineux dont les exhalaisons s’ajoutant aux odeurs d’excréments rendent l’air irrespirable.

Ils obtiendront aussi une amélioration de l’ordinaire et, sur leurs interventions, les autorités médicales américaines procéderont à l’évacuation partielle du block 18 où sont entassés dans des conditions déplorables d’hygiène les plus grands déficients.
On s’évade… On s’évade toujours… Des Soviétiques, il n’en reste plus guère au camp. D’Allemands non plus. Moins encore de Polonais…
Ne demeurent que les malades, de plus en plus nombreux…

Les appareils digestifs font maintenant les frais du retour trop brusque à une alimentation normale et souvent… poussée.

« Nous sommes oubliés… » : c’est la réflexion que nous font tous les Français.
Et pourtant, comme elle leur apparaissait belle, cette libération, durant son attente !
En dépit de nos désillusions, nous avons décidé, il y a quelques jours, d’organiser une fête de la Libération. Un repas plus soigné et plus copieux devait presque en être le clou. Mais, ce dimanche 6 mai, le ravitaillement n’est pas arrivé et nous devrons nous satisfaire de la maigre pitance habituelle.

Prélude à la fête de la Libération (deuxième édition), les détenus recevront, ce dimanche, leur première piqûre antityphique.
Une cérémonie se déroulera l’après-midi, sur les lieux mêmes de l’exécution des « pendus d’Allach ». Des représentants des différentes nations y parleront tout à tour dans leurs langues respectives.
Les mots « crime », « châtiment », « meilleur avenir » reviendront souvent.
Le Comité français se complète : aux côtés du docteur Laffitte, Fieschi et moi-même viendront siéger Fanny, comme deuxième délégué communiste, un · jeune lieutenant de vaisseau, Cavenago, comme deuxième délégué gaulliste, Garcès, représentant les syndicalistes.

La police du camp est réorganisée : un commissaire de police français, Boury, en prend la direction. Des communistes français prendront la place des « policiers » polonais qui se sont écartés, reconnaissant loyalement leur… inaptitude. Ce sont les communistes français aussi qui fourniront en majorité des brancardiers et le personnel de salle à l’infirmerie des grands déficients, et qui, jusqu’aux derniers jours, s’acquitteront d’une tâche particulièrement ingrate et exigeant un dévouement à toute épreuve. Premières visites Des visites, nous commençons à en avoir… Des officiers français surtout, venus parfois en curieux. L’un d’eux, un capitaine d’infanterie coloniale, éclate en sanglots au spectacle du block d’infirmerie : « Inimaginable… Lorsque vous raconterez cela, nous dit-il, personne ne pourra vous croire… ».
C’est sans doute vrai…

D’autres viennent à la recherche d’un membre de leur famille, dont ils sont sans nouvelles et qu’ils espèrent retrouver ici…
Pour nous, toujours pas de lettres de France… Toujours aucune précision sur la date de notre rapatriement.

Nous avons pourtant reçu des formulaires à remplir. Il nous faut répondre à trente-quatre questions ! Le contrôle risque de durer des mois… Tant de précautions n’empêcheront pourtant pas des miliciens de se glisser parmi les déportés lors du retour en France…
Il faut meubler l’attente. distraire les esprits. Cette piscine construite l’an dernier par nous-mêmes -on ne savait trop. Pourquoi -à coups de pioche précipités et à coups de… gourdins, nous décidons de la remplir. Nous organisons des concours de cartes…
Nous avons constitué un service d’état civil. Désormais, nos morts auront une sépulture décente.

Le scepticisme a gagné les esprits… Au point que c’est presque dans l’indifférence que nous accueillons, le 8 mai, la nouvelle de la signature de l’armistice.

Que nous importe ! Nous avons tellement l’impression d’être oubliés…
Même état d’esprit chez nos amis yougoslaves, dont les deux délégués au Comité international ont abandonné le camp…

Nous devons intervenir dans le camp des femmes. Souvent de manière peu galante. Leurs nerfs sont à bout. Les distributions donnent lieu parfois à des bagarres et à des crêpages de chignon chez celles qui ont eu le privilège de garder leur chevelure… Nous devons séparer… calmer…

Le 11 mai, une mission nous arrive. C’est le général Leclerc qui, ayant appris notre situation a, de sa propre initiative, délégué un lieutenant-colonel et quelques officiers… Ils repartent bouleversés…
Ils alerteront…

De déception en déception, d’attente en attente, les détenus ont glissé vers l’indifférence. L’ardeur et l’esprit revendicatif des Français s’éteignent peu à peu…
La visite que leur font des officiers américains passe presque inaperçue. Il est pourtant question de rapatriement et de simplification des formalités.
Tou jours pas de nouvelles de France…

Enfin, le 14 mai, le lieutenant Snyder laisse entrevoir une prochaine évacuation du camp… On s’étonne pourtant qu’il ne parle pas de rapatriement…

Nous devons réprimer un véritable début de révolte, lorsque les Français apprennent que le rapatriement des travailleurs libres (S.T.O.) et des… « volontaires du travail en Allemagne » est déjà en cours…

Maintenant, chaque jour, des officiers de la division Leclerc nous rendent visite, emportent notre courrier, qui continue pourtant à rester sans réponse… La « nuit et le brouillard » ne semblent pas encore levés pour nous…
Dans la soirée, le docteur Laffitte, le docteur Jacques et moi-même sommes longuement interrogés par la commission d’enquête sur les crimes de guerre…

Le lieutenant Snyder est de moins en moins souvent présent au camp. Peut-être redoute-t-il nos sarcasmes ? Ce fils de fermier de l’Ohio, sans aucun doute plein de bonne volonté, et qui a une grande réputation de courage, ne semble pas être fait pour organiser et administrer un camp d’une population qui reste, malgré les évasions et les décès, de dix mille détenus.

Le 17 mai, nous devons nous opposer à des manifestations de protestation des Français devant le bureau du lieutenant. A vrai dire, l’officier américain est-il vraiment responsable du retard apporté à notre rapatriement ?… Que font les autorités françaises ?

Toujours pas de nouvelles des nôtres… Et pourtant, depuis dix-huit jours, nous sommes libérés… Le général Leclerc au camp… Le commandant-médecin Bichler qui, depuis quelques jours, assure avec un dévouement et une compréhension extraordinaires la liaison avec l’armée Leclerc, nous annonce le 18 mai la visite dans l’après-midi du héros du Tchad…
Cette annonce secoue un peu notre scepticisme et notre indifférence.

Le Comité national, qui le recevra, ne manquera toutefois pas, dès l’arrivée du général de lui exposer par la voix du docteur Laffitte, les doléances des Français. Le général écoute. Attentif.

Il ne peut certes rien promettre aujourd’hui sinon d’alerter le général De Gaulle et de lui exposer notre pénible situation. Il se dil pourtant persuadé que d’ici une semaine… : « Je fais confiance aux membres du Comité français pour maintenir la discipline chez leurs compatriotes qui doivent se donner en exemple ».

Puis, d’une estrade hâtivement improvisée, sur laquelle, lentement, sa légendaire canne à la main, il est monté, il s’adresse aux Français.

Sa bonhomie impose un impressionnant silence. Son langage simple, direct, que l’on sent parti du coeur, impressionne. En quelques mots, il nous a tous conquis. Il renouvelle ses recommandations de calme et de discipline. puis nous parle de l’attitude héroïque des troupes françaises au cours de la dernière campagne victorieuse, nous conte des anecdotes. rit avec nous.

Une vibrante « Marseillaise » va lui répondre… Une « Marseillaise » si bouleversante, chantée par ces hommes en tenue d’esclaves… que tous les détenus du camp – Allemands compris !- vont la reprendre en choeur.

Une larme coule sur la joue du général qui, maintenant, passe en revue les Français qui se sont spontanément alignés sur deux rangs.

Au garde-à-vous, portant la main à son képi, le héros du Tchad dit d’une voix étranglée par l’émotion : « En vous, ce sont des soldats que je salue… ». Enfin libres ! Mais… Le général Leclerc a tenu sa promesse… Dès le lendemain de sa visite, douze grands malades et quarante-huit grands déficients sont évacués du camp par des voitures-ambulances militaires françaises… Et l’on annonce de nouveaux départs pour le surlendemain lundi 21 mai…

Le moral remonte. Mais l’on reste toujours sans nouvelles de nos familles. Pas de réponse aux lettres que, quotidiennement, par les moyens les plus divers, nous faisons partir vers la France.

Notre misérable condition demeure… La dysenterie fait des ravages… tout autant que le typhus.
Nuit et jour, complètement harassés, ceux de nos camarades qui ont été volontaires pour travailler dans les blocks de grands malades, se prodiguent. Rien ne semble les rebuter. Ni l’atmosphère nauséabonde dans laquelle ils évoluent, ni les soins à donner à des hommes incapables de faire un mouvement, souvent inconscients, couchés à deux, sans drap, sur des paillasses souillées.

Ils font l’admiration des quelques infirmières d’une mission religieuse, qui nous ont été dépêchées.
Parfois, l’un d’eux vient nous appeler… A l’infirmerie, un moribond veut nous parler, nous faire ses dernières recommandations. Il nous arrive de le brusquer, de rire pour donner le change :
« Mais tu es fou, dans quelques jours, tous ensemble… ». Nous croient-ils ?

Nous, nous savons bien que, dans quelques jours, il reposera dans le cimetière communal de F eldmoching, que le curé et le maire du village ont, sur l’intervention de notre bon docteur Laffitte, ouvert à nos derniers morts.

Dimanche 20 mai, nouvelle déception… On nous annonce que, faute de voitures, d’ambulances et de véhicules de transport, les départs ne pourront commencer que le mercredi 24. Mais des précisions nous sont données, apaisantes. On daigne nous informer…

Nous comprenons que le général Leclerc n’est pas resté inactif. Nous ne sommes plus des « oubliés ». Il ne nous a pas menti lorsque, l’avant-veille, il nous a appelés « ses soldats ».
Nous savons maintenant que nous serons acheminés, en une première étape, vers le lac de Constance et, que dès la fin de notre « quarantaine », justifiée par l’épidémie de typhus, nous serons rapatriés via la Suisse. Et nous savons aussi que notre « quarantaine » prendra fin le 27 mai.

«Du huit au jus… Du huit au jus… » En leitmotiv, ce cri est repris tout le jour par les Français.

« Du huit au jus ». mais nous sommes toujours sans nouvelles des nôtres. Et nous nous interrogeons avec quelque angoisse sur les surprises que nous réserve le retour…
Ce retour, avec le docteur Laffitte, nous le préparons sans désemparer. Nous dressons des listes d’état civil. Nous savons déjà à quelles angoissantes questions des familles nous aurons à répondre lorsque nous arriverons en France.

Nous tentons d’établir la liste des Français décédés à Allach depuis le ler janvier 1945, travail particulièrement difficile, car les S.S. ont achevé, avant de fuir, le travail de destruction des fichiers que nous avions nous-mêmes commencé pour créer la confusion lorsque, il y a un mois, les Allemands voulaient nous lancer sur les routes inconnues de la retraite.

En outre, lors des arrivées massives et successives des kommandos de repliés, aucun des nouveaux arrivants n’a été enregistré.

Ni les vivants, ni les morts !
Il nous faut donc aller de block en block, convoquer, interroger, procéder à des recoupements et à des vérifications. Notre satisfaction, nous la trouverons lorsque, au moment des premières opérations de rapatriement, nous aurons en mains un registre d’état civil presque complet. Hélas ! plus lourd de morts que de vivants !
« Couchés, assis, debout… »

L’ordre des départs est laissé au discernement des responsables.
Le docteur Laffitte procède à une première catégorisation. Il y aura les « couchés », les « assis et les « debout ».

Les « couchés » qui seront évacués par priorité, sont les grands malades, ceux qui, trop faibles, ne peuvent marcher. Les « assis » sont ceux qui pourront être transportés par cars ; les « debout » sont ceux que l’on pourra entasser dans des camions…
Dans l’euphorie de la perspective d’un proche départ, les Français acceptent, sans trop récriminer les restrictions apportées dans notre alimentation. ·

Est-ce par un souci de diététique que les Américains ont décidé de réduire nos rations quotidiennes, qui devront désormais correspondre à 2.400 calories ; pour les soldats américains 4.800 calories ; pour les civils allemands : 1.200 calories) ? Nul ne sait.

Le docteur Laffitte, appuyé par tous les responsables, élèvera pourtant une protestation. Il estime ces rations insuffisantes pour des hommes qu’une sous-alimentation de nombreux mois a mis dans un état d’extrême déficience.

Le lundi 21 mai, une commission française vient enquêter sur les sujets douteux qui pourraient se trouver parmi nous !
Première étape vers la liberté
Mercredi 23 mai… Le rapatriement commence enfin… Des « couchés » sont, selon leur état, soit évacués sur des hôpitaux de fortune organisés dans la région, soit au château de Meinau, ancienne propriété du kronprinz, sur les rives du lac de Constance, transformé en vaste hôpital. Les « assis » et les « debout » sont dirigés vers Reichenau, ville située également sur les rives du lac de Constance.

L’évacuation du camp d’Allach devra être terminée le 28 mai. Elle le sera, en fait, le 25…

Fieschi et moi-même seront les responsables du dernier convoi. Les derniers à bord… Derrière nous, se fermeront définitivement les portes du sinistre camp. Ne resteront plus dans ce lieu, pour nous maudit, de la Bavière, que nos morts, les uns entassés pêle-mêle dans les charniers sous un épais linceul de chaux vive; les autres – les tout derniers – dans un cimetière communal, confiés au vieux curé allemand de Feldmoching.

Les camions nous emportent maintenant… Le camp disparaît à nos yeux. Il ne disparaîtra jamais de nos mémoires et de nos cauchemars, ce camp d’Allach dont les Allemands s’efforceront d’effacer bien vite les traces, et dont il est difficile aujourd’hui de retrouver même l’emplacement.
Comme dans certaines familles l’on doit s’efforcer d’effacer et de détruire tout ce qui peut rappeler le crime d’un fils assassin…

Elle sera longue et fréquemment coupée d’arrêts – les intestins malades sont exigeants – cette étape qui nous mènera à notre premier havre…

En uniformes S.S.
Dès notre arrivée à Reichenau, c’est une désinfection en règle… Nous sommes passés à la douche, saupoudrés comme crêpes de D. T. T… Tout : tenues rayées, linge de corps, chaussures, est détruit, brûlé. Un dépôt militaire d’habillement proche va nous pourvoir en nouvelles vêtures. De ce local de désinfection, où nous étions rentrés sous nos habits rayés d’esclaves, nous ressortons en orgueilleux uniformes de… S.S. Il ne manque que le sinistre sigle en double éclair, la croix gammée. Et la… tête de mort….

La vie va recommencer pour nous… Nous avons retrouvé un monde où les femmes sourient, où des gosses existent, insouciants, où l’on peut parler à voix haute, où les chiens ne sont pas faits seulement pour mordre, et les hommes pour hurler et happer.

Nous nous sommes installés par groupes, au hasard de nos goûts et de nos affinités, dans les villas riveraines abandonnées.
Nous nous nourrissons un peu sur nos rations, beaucoup sur l’habitant.
Certains d’entre nous se révèlent pêcheurs ou… braconniers,
d’autres, bouchers, qui choisissent, dans le cheptel du lieu, mouton, veau, porc…

Le général de Lattre de Tassigny et Yves Farge
Le 26 mai, un samedi, grand branle-bas. Au loin, des sonneries de trompettes… Nous courons vers la grand-rue de la ville.

Nous nous alignons sur les trottoirs. Un cortège vrombissant et grinçant débouche. Des chars… des chars. Sur l’un d’eux, le char fanion -j’allais écrire le char amiral- majestueux, impérial. droit, immobile, la mam au képi, le général de Lattre de Tassigny nous salue comme tout à l’heure, à Mainau, il saluera les mourants.

Nous l’acclamons… Curieux spectacle que celui de ces hommes amaigris, au crâne encore tondu et vêtus de l’uniforme allemand acclamant un général français.
Avec le général, dans le cortège, suivent dans des « tractions avant », quelques civils. Des fonctionnaires chargés de régler et d’accélérer les opérations de rapatriement. Et les accompagnant, Yves Farge, alors commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes et qui a tenu à venir en personne s’inquiéter du sort de ses ressortissants : « ses » Lyonnais, « ses » Savoyards, « ses » Bressans, « ses » Dauphinois, « ses » Stéphanois.

Dans la foule, il me reconnaît malgré mon accoutrement S.S.
Nous restons un moment muets, l’un et l’autre. Puis il m’étreint brusquement. Il pleure de joie. Moi aussi. Et d’un seul trait, comme s’il voulait se délivrer d’une trop douloureuse mission, c’est une salve de nouvelles tristes qu’il me lâche en pleine figure : « Tu sais, Leynaud… fusillé… Jaillet… Vacher… tués ». Un chapelet de noms suivi de trois mots cruels : « fusillé… mort, sans nouvelles… »

« Ceux » du « Progrès » et ceux d’autres compagnons de combat et d’ombre. Et Farge termine d’une voix étouffée : « Il faut que je te dise… Ta femme a été elle aussi embarquée… A Ravensbrück… Mais elle est rentrée depuis quelques jours… Je vais téléphoner chez moi. Elle t’attendra demain à la préfecture… »

Une salve en pleine figure. Et en plein coeur…
Les toutes premières nouvelles de France… II faut serrer et les dents et les poings. Savoir se taire aussi à cause du moral des autres qui eux attendent encore… 10.
Je me confie à Fieschi, le seul responsable resté avec moi, le docteur Laffitte ayant la lourde charge des malades.

« Tu peux, tu dois partir, les camarades « comprendront ».
Yves Farge affirme : « Dans deux jours, vous serez tous en France. Le général de Lattre l’a promis… »

Et c’est ainsi que nanti d’un laissez-passer tricolore que me délivra sur le champ le général de Lattre, je quittai Reichenau le 26 mai au soir. Et que ce même soir, à Zurich, un portier voyait arriver avec de grands yeux étonnés, un commissaire de la République français accompagné d’un homme en uniforme de S.S. (moi-même) !

Le lendemain, un beau dimanche, le dimanche 27 mai, premier dimanche de ma « liberté retrouvée », les deux mêmes hommes gravissaient dans la nuit tombante le perron de la préfecture du Rhône.

Ma peine et ma mission étaient achevées…
Mes compagnons étaient restés derrière moi. Un jour seulement.
Le lendemain par Bâle, ils avaient été dirigés sur Paris et cet hôtel Lutetia dont les murs durant des semaines résonnèrent de tant de sanglots…

Ceux de mères, d’épouses, de fils qui apprenaient par la voix douloureuse d’un « rescapé » que l’être aimé ne reviendrait pas. Ne reviendrait jamais… Mort… On ne disait pas, bien sûr, comment !

Sanglots de rescapés aussi, frappés en plein coeur par une salve de nouvelles douloureuses « La pauvre maman est morte en disant ton prénom… Dans ses derniers moments, ton épouse t’appelait… » Parfois aussi, un foyer brisé, une trahison : « L’attente fut si longue…».

Premières nouvelles de France… Des coeurs se gonflaient de chagrin et de… haine.
Mais allaient-ils se laisser enfermer dans le cercle infernal : à la haine, répondre par la haine ?

Pour eux, une longue convalescence commençait. Elle fut du corps et de l’âme. Mais ils n’ont pas oublié. Ils n’en ont pas le droit.

A eux, hommes de la plus cruelle expérience, un devoir s’impose.

Celui de porter témoignage devant les autres hommes. Il faut qu’on sache. que le monde entier sache à quels excès peuvent conduire les régimes d’orgueil et de dictature…
Ces lignes n’ont pas d’autre but.

MARCEL-G. RIVIERE,
Mie 73.945 , Dachau-Allach.

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