Théâtre pour éduquer à la citoyenneté

Théâtre pour éduquer à la citoyenneté

J’ai interrogé la Ministre de la Culture sur le théâtre pour éduquer à la citoyenneté

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Dans le milieu scolaire, le théâtre est principalement présent dans le cadre de l’étude d’un genre littéraire ou d’une pièce de théâtre. Sa pratique avec les élèves et son approche par le jeu restent rares. Pourtant, le jeu théâtral est important à l’école. En effet, il permet aux élèves, à travers l’expérimentation de plusieurs langages, de créer, de s’ouvrir au monde, d’élargir leurs connaissances sur celui-ci et d’accroître leurs compétences sociales et civiques.

Le jeu théâtral offre aux enseignants une nouvelle approche pédagogique et de nombreuses possibilités transversales. Par ailleurs, le théâtre, qui permet de développer la sociabilisation et de jouer avec les émotions individuelles, est lié aux programmes de l’école en termes d’éducation à la citoyenneté́ et participe au développement du vivre ensemble. Il s’insère parfaitement dans les missions des enseignants que sont la transmission et le partage de valeurs, la lutte contre les discriminations et la violence à l’école – notamment le harcèlement scolaire –, la sensibilité aux problématiques environnementales, la formation de la personne et du citoyen ou encore la prise en compte de la diversité́ des élèves et la contribution à l’épanouissement de chaque personne au sein du groupe. L’éducation à la citoyenneté devrait s’effectuer autant que possible à partir de situations pratiques dans la classe et dans la vie scolaire telles que des conseils d’élèves, jeux de rôle, débats et discussions philosophiques.

Madame la Ministre, existe-t-il des partenariats entre nos écoles et les théâtres de la Fédération Wallonie-Bruxelles afin de développer ce type de pratiques?
Dans le cas contraire, cette question a-t-elle été abordée avec la ministre de l’Éducation dans le cadre de l’alliance culture école?
De tels jeux théâtraux ont-ils déjà été testés dans les écoles?
Que pensez-vous de cette pratique du jeu théâtral dans un objectif d’éducation à la citoyenneté, par exemple, bien que d’autres programmes peuvent également en bénéficier?

Alda Greoli, vice-présidente et ministre de la Culture et de l’Enfance – Si le théâtre en tant que genre littéraire est analysé en classe au même titre que la poésie ou le roman, il est évident qu’il a un intérêt majeur surtout lorsqu’il est appréhendé à travers la notion de jeu ou d’interprétation. Un élève découvrira la poésie en la lisant, mais mieux encore en la disant. Un étudiant découvrira la littérature romanesque à travers les yeux de son enseignant, mais mieux encore en se plongeant personnellement dans le roman qu’il s’est choisi. Un écolier découvrira le théâtre en rédigeant des dialogues, mais surtout en interprétant tel ou tel personnage. De fait, l’école devrait être le lieu où l’élève apprend à pratiquer aussi le jeu théâtral et, à travers lui, à trouver sa place sur scène, sa place dans le groupe classe, sa place dans la société et, espérons-le, où il apprend tout simplement qui il est.

Cela étant, il serait fastidieux de répertorier les multiples expériences de terrain menées par les enseignants du fondamental et du secondaire, tantôt en totale autonomie, tantôt sous forme de partenariat, notamment dans le cadre du décret «Culture-École». En effet, tout enseignant, bien que conscient que ces moments sont vecteurs de construction identitaire, ne se sent pas nécessairement la capacité de les encadrer, d’où l’intérêt des collaborations avec des artistes ou des compagnies de théâtre.

Je vais partager avec vous, à titre indicatif, quelques exemples de collaborations gérées par la cellule «Culture-Enseignement». Deux partenariats privilégiés d’une durée de trois ans ont été noués avec le Théâtre de Poche à Bruxelles et les Ateliers de la Colline à Liège. L’opération «Sur les planches» a été confiée à l’Infini théâtre, qui mène des ateliers dans les classes. En outre, dans le cadre du dernier appel à projets à l’attention des écoles et des opérateurs culturels, des conventions ont été établies entre des écoles et le Chakipesz Théâtre, le Théâtre de la Montagne magique, le Zététique Théâtre, Pierre de Lune, le Théâtre de Liège, Transat Compagnie, le Kaléidoscope Théâtre, le Théâtre Océan Nord, le Théâtre des Travaux et des Jours, le Théâtre Sans Accent ou encore le Théâtre de la Communauté.

Les résidences d’artistes initiées en 2016 couvrent également un ensemble de champs disciplinaires, dont le théâtre. Un autre exemple concret de partenariat est «Fais-moi une scène!», thème récent des théâtres résidentiels d’immersion artistique organisé à la Marlagne et coordonnné par l’ASBL Éclat. Des élèves de quatrième, cinquième et sixième primaires ont pu découvrir et rencontrer des artistes et les coulisses d’un spectacle, les étapes de la création et participer à des ateliers créatifs.

Si je n’ai pas pu dresser la liste des actions menées directement par les enseignants désireux de jouer et surtout de faire jouer, celles-ci ne sortant pas toujours du cadre scolaire, je ne pourrai davantage dresser la liste de ce que font nombre d’acteurs culturels présents dans les classes et qui, tous, à des degrés d’intervention divers, forment au jeu, aident à occuper l’espace, tendent à la préhension du corps, contribuent à nourrir le dialogue et permettent ainsi à chacun de devenir ce qu’il est fondamentalement.

À cet égard, je vous renvoie au numéro 36 de la revue «PROF» qui répertorie, de manière non exhaustive, une série de pratiques de terrain qui répondent à votre questionnement. Je vous renvoie également au site de la cellule «Culture Enseignement» qui répertorie depuis 2006 les exemples de bonnes pratiques ou encore à la lecture des «Chemins de traverses» qui font de même jusqu’en 2016.

Par ailleurs, je me permets de rappeler qu’une douzaine d’écoles secondaires organisent les humanités artistiques en arts de la parole et du théâtre en partenariat avec des académies de musique. D’autres écoles secondaires organisent l’option de base simple «éducation artistique, arts d’expression» avec une composante théâtre.

Favoriser l’émancipation des élèves en leur donnant les moyens d’accéder aux différents langages de la création en les aidant à développer leur créativité, leur imaginaire et leur sensibilité est au cœur de la dynamique du décret «Culture École». Il s’agit aussi d’un des enjeux majeurs du futur tronc commun renforcé à travers le parcours d’éducation culturelle et artistique (PECA). Ma collègue Marie-Martine Schyns, chargée de l’Éducation, et moi-même travaillons donc de concert dans cette perspective pour amplifier cette dynamique bénéfique à l’ensemble des acteurs, mais restons conscientes, cependant, que le théâtre n’est qu’une des disciplines artistiques devant trouver sa place dans le parcours de chaque élève.

Isabelle Emmery – Je ne doute pas qu’il existe de nombreux exemples de bonnes pratiques. Cependant, nous devons aller au-delà de la simple bonne volonté, de l’engouement ou de l’enthousiasme dont font preuve certaines écoles qui font fréquemment appel à des acteurs culturels. Il s’agit d’en faire une pratique à la fois plus structurée et structurante. Madame la Ministre, vous dites que cela doit être un des éléments du parcours d’éducation culturelle et artistique, et je suis entièrement d’accord avec vous sur ce point. Il convient de généraliser ces bonnes pratiques et d’éviter qu’elles soient cantonnées à quelques établissements.

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