Visite au Québec de la Ministre de la Culture

Visite au Québec de la Ministre de la Culture

J’ai interpellé Joëlle Milquet, ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance, sur sa visite au Québec.

Mme Isabelle Emmery  – Monsieur le Président, je vous remercie d’avoir inscrit cette question importante à l’ordre du jour et de nous permettre, à mes collègues et à moi-même, de mener ce mini-débat. Il importe en effet d’obtenir des informations sur cette mission.

Madame la Ministre, la francophonie représente –et nous en sommes fiers –une force et une culture de référence, qui occupent une place éminente face à une mondialisation qui tend à faire disparaître les valeurs de l’identité francophone au profit de la consommation de produits et services fortement influencés par l’esprit anglo-saxon;je pense notamment aux séries qui nous viennent d’outre-Atlantique. Un grand débat vient d’être mené à Bruxelles au sujet du Traité transatlantique. Nous savons à quel point la prédominance en matière culturelle est importante de ce côté de l’Atlantique et combien une protection maximale doit être envisagée.

À la suite de votre rencontre avec la ministre québécoise de la Culture, Hélène David, nous avons pu lire dans la presse –il importe dès lors de mener ce débat au sein de notre parlement –qu’une déclaration de politique commune serait prochainement établie. Vous avez notamment évoqué un plan d’action très large, commun, relatif à la production de contenus culturels numériques et à l’usage de nouvelles technologies dans les diverses disciplines artistiques.

Nul doute que nous disposons des atouts pour développer davantage de dynamisme et de croissance dans la promotion de l’identité de la francophonie. Par ailleurs, Madame la Ministre, vous avez également évoqué l’idée de la mise en place d’un festival du numérique, auquel le Québec sera invité. Toutes ces informations nous réjouissent et nous espérons qu’elles se concrétiseront, tant les liens –parmi lesquels les échanges d’expérience –qui nous unissent au Québec sont importants.

Madame la Ministre, à la suite de votre rencontre avec la ministre québécoise de la Culture, quelles ont été les pistes énoncées? Avez-vous déterminé des secteurs de collaboration plus particuliers, outre le secteur numérique et les nouvelles technologies? Pour ces derniers domaines, êtes-vous allée un peu plus loin dans les définitions et les partenariats envisagés? Qu’en est-il de la mise en place d’un label culturel propre à la culture francophone qui, à ma connaissance, n’existe pas, mais pourrait constituer une piste à poursuivre?

Enfin, Madame la Ministre, la Belgique sera mise à l’honneur lors de la prochaine Foire du Livre québécoise. Par quelles œuvres, par quels auteurs sera-t-elle représentée? Quelle place le Québec donnera-t-il à la littérature belge et de quelle manière celle-ci sera-t-elle valorisée à cette occasion?

(…)

Mme Joëlle Milquet, vice-présidente et ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance.– Je me suis rendue au Québec dans le cadre de mes compétences en matière de culture et d’enseignement. Les rencontres culturelles ont été vraiment passionnantes et multiples et une série de rencontres ont été planifiées ici prochainement.

Les constats que l’on peut faire de manière générale sont assez identiques. Les Québécois vivent les mêmes choses que nous: les budgets sont en berne, ils sont confrontés à une grande diversité des populations et à un boom démographique. Ils estiment comme nous qu’il faut redéfinir une offre culturelle par rapport à de nouveaux publics. Ils étaient très intéressés par l’opération «Bouger les lignes».

En tant que francophones qui avons une vision humaniste de la culture, nous avons le même double défi qui est lié à notre exception culturelle: s’opposer à la mondialisation anglo-saxonne et aussi à la vision mercantile de celle-ci. Il est vrai que le Québec est en avance sur beaucoup de paramètres. Les Québécois sont portés par un projet consensuel d’adhésion globale qui est clairement politique et identitaire, comme l’est la Flandre. Ils sont fiers de leur identité et de leur nation qui est un facteur de mobilisation. Nous n’avons pas du tout cette même approche identitaire en tant que Belges francophones. C’est aussi notre grande faiblesse, et je compte bien y travailler.

Cette politique se manifeste aussi par l’investissement dans la culture, la promotion à l’étranger, les stratégies globales, et la lutte contre le monde anglo-saxon. Ils ont une longueur d’avance en ce qui concerne la prise de conscience de l’importance de la culture dans le cadre du déploiement économique métropolitain des politiques d’emploi. Ils le font depuis vingt ans, et nous commençons seulement à mettre ces politiques en place.

Cela s’explique par la mentalité québécoise, qui est à la fois un mélange de convivialité francophone, mais aussi de dynamique entrepreneuriale très anglo-saxonne ciblée sur l’ouverture au changement, à la créativité et à l’innovation. La gouvernance culturelle est par ailleurs vraiment efficace et concentrée. Dans ce cadre, je souhaiterais m’inspirer de deux modèles très intéressants que je présenterai le 1erjuillet lors d’une conférence: la Société de développement des entreprises culturelles(SODEC) qui est un pôle de soutien à l’investissement et à l’entrepreneuriat culturel, et le Conseil des arts et des lettres du Québec(CALQ), qui est une coupole dynamique autonome regroupant les commissions d’avis qui travaillent de manière transversale. Nous pourrions nous en inspirer pour nos propres commissions d’avis. Les critères du CALQ sont beaucoup plus précis: création, exportation, succès, etc.

J’ai proposé de rencontrer au mois de mai Fleur Pellerin et Hélène David. Une chose me semble indispensable par rapport à la francophonie. La manière de résister par rapport au monde anglo-saxon de la culture et au monde marchand des «Google» et autres phénomènes du même type, c’est que nous ayons la force d’un espace culturel francophone alternatif qui aurait sa propre diffusion culturelle, mais qui nécessiterait une taille bien plus importante que les petits marchés que nous avons actuellement. Cela nous permettrait d’avoir une exportation de nos artistes et de ce que nous valons selon le mode « Win-Win» entre la France, le Québec et nous-mêmes, mais qui engloberait également toute la créativité africaine.

J’estime que la francophonie a été sous-exploitée en matière de dynamique culturelle. Et c’est la même chose en matière d’éducation. Nous devons développer toute une série de nouveaux partenariats et d’échanges plus prononcés que ceux que nous avons actuellement. Cela serait de nature à créer des débouchés pour nos artistes et cela valoriserait également notre culture. Québec sera, par exemple, l’invité d’honneur des fêtes de Wallonie. Nous avons obtenu d’être l’invité d’honneur à la Foire du livre de Québec, l’an prochain. Notre dynamique de présence est intéressante pour nos artistes.

J’ai remarqué qu’au Québec, la manière de travailler en réseau est beaucoup plus développée que chez nous entrées universités, le monde des start-ups de la créativité et les culturels. Ils font des workshops ensemble, ils créent des unités au sein des universités et font preuve d’une dynamique de créativité interdisciplinaire entre différents mondes. L’académique y est partie prenante encore beaucoup plus que chez nous. La formation en matière culturelle et d’entrepreneuriat est fort développée. L’interdisciplinarité et le décloisonnement –rencontre entre science, technologie et art; tableaux vidéo; occupation des sous-sols, etc. –, cela marche au Québec et c’est un vrai modèle dont il conviendrait de s’inspirer.

Plus concrètement, il y a la culture numérique. Il y a de la créativité dans les jeux vidéo d’animation et de nouvelles expérimentations. Nous sommes en train de développer l’idée de créer un festival numérique et de déployer ces éléments dans le cadre d’un projet. Il s’agirait de développer un lieu en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles afin de pouvoir doper et coordonner beaucoup mieux nos initiatives de culture numérique avec, notamment, l’opération «Museomix». Cette opération aura lieu pour la première fois en Belgique et se fait déjà en France et au Québec.

Des personnes qui connaissent le numérique réalisent des applications, décortiquent des œuvres et créent de nouveaux outils très intéressants pour les différents musées. Pour la première fois, la Belgique participe à ce réseau, avec le Québec notamment.

Cette visite a confirmé le besoin d’un plan culturel numérique. C’est la raison pour laquelle nous allons lancer à la fin du mois de mai le groupe coupole sur la préparation d’un tel plan. Nous allons inviter les experts à présenter toutes les réalisations, y compris ce qui se fait en France. À leurs yeux comme aux nôtres, il faut investir dans les contenus. Nous devons soutenir, doper, former; nous devons alimenter la dynamique économique des régions. Nous devons vraiment nous organiser dans le monde numérique pour y mettre la culture et la créativité.

Les Québécois nous disent qu’ils ont entrepreneuriat, mais un moindre patrimoine que le nôtre, entre autres en bande dessinée. Énormément de synergies commencent s’épanouir. La société Dupuis est allée investir dans une petite start-up québécoise spécialisée en animation et en jeux vidéo. Il s’agit aussi de secteurs d’avenir pour la Wallonie.
Bien que les francophones soient minoritaires dans un océan anglo-saxon, Radio Canada joue un rôle clé en tant que promoteur culturel, en intervenant comme mécène, en instaurant des quotas, etc. Cela devrait inciter notre RTBF à renforcer son soutien à la création.

En matière de gouvernance, SODEC, qui est une institution autonome, constitue un outil de financement avec des critères de l’entreprenariat culturel. C’est un peu l’équivalent de START, si l’on y mettait une partie de la Société régionale d’investissement de Wallonie(SRIW)et de la Société régionale d’investissement de Bruxelles(SRIB). Je pense qu’on doit travailler, en liaison avec les Régions, à développer START avec des financements spécifiques pour l’entreprenariat culturel. Il faut une vraie spécificité des objectifs, surtout par rapport au numérique. J’ai invité les responsables de cette institution à venir nous expliquer leur modèle.

Par ailleurs, le Québec a prévu un subventionnement indépendant des ministères et même des ministres. Il est géré par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), qui se concentre sur les subsides à la culture au sens strict, avec un conseil d’administration qui chapeaute les différents groupes, notamment des arts de la scène. Cette institution ne comporte que sept à huit personnes très actives et qui travaillent dans la cohérence.
Je ne dis pas que nous devons calquer la situation, car il importe également de garder une vision politique objective. Cependant, il me semble intéressant de rassembler les commissions en un nombre plus restreint et de les faire collaborer harmonieusement, avec un Conseil d’administration qui fédèrerait l’ensemble dans un service à gestion séparée, doté d’une réelle autonomie.

Les Québécois disposent de comités d’évaluation et font preuve d’interdisciplinarité. Ils ont également des bourses aux projets, leur permettant de soutenir des projets dans un cadre structuré.

La dynamique des festivals à Montréal m’a impressionnée. Un outillage permanent permet des scènes numériques intéressantes. On y fait preuve d’une grande créativité. Voilà un modèle intéressant pour nos festivals permanents. Des échanges ont été noués avec des festivals d’été pour que l’on y augmente la présence belge.

En matière de cinéma, une rencontre est prévue à Cannes avec les différents producteurs francophones, surtout québécois et belges. Depuis que le système du tax shelter est ouvert aux non-Européens, il est plus intéressant qu’ils puissent coproduire avec nous. On a besoin de cette coproduction, en berne depuis longtemps. La demande est très grande dans le secteur, conscient de la nécessité de telles coproductions.
Voilà l’essentiel de ce que l’on peut retenir de cette mission, en phase avec l’opération «Bouger les lignes».

(…)

MmeIsabelle Emmery . –Après avoir entendu votre rapport, Madame la Ministre, nous n’avons plus aucun doute sur la richesse de vos contacts avec nos cousins québécois! Je voudrais formuler quelques réflexions qui ne sont pas des critiques.

Vous avez dit qu’à l’inverse de ce qui se passe au Québec, nous avons beaucoup de contenus, mais que ces derniers ont du mal à se développer, si pas à s’exporter. Je pense que nous avons beaucoup de contenus ar notre secteur culturel a été très indépendant du monde économique et a pu se développer sans des contraintes de rentabilité. Nous ne devons pas confondre retombées économiques de la culture –qui sont indéniables, comme le montrent nombre de rapports–avec une culture économique.

Je ne connais pas –je n’ai pas eu votre chance!–le monde culturel québécois, mais en tant que simple spectateur belge, nous ne connaissons en Belgique que les «grosses machines» québécoises, par exemple le Cirque du Soleil, qui s’exportent et qui sont connues de l’étranger. Nous connaissons moins les autres aspects de la culture québécoise.

Nous avons également mentionné la pénurie. Les récentes déclarations de votre homologue flamand dénotent cette volonté de faire participer –et j’insiste sur ce mot–le monde privé au financement de la culture. Mais l’un ne doit pas prendre le dessus sur l’autre!

Pour terminer, un élément m’avait frappé lors d’une visite touristique au Québec, en dehors du monde du cirque. Les spectacles de rue sont très nombreux. Des quantités d’artistes y développent leurs talents, c’est même devenu une activité professionnelle. Je voulais vous demander si le secteur des arts de la rue, qui se développe beaucoup, de manière simple, mais néanmoins professionnelle, n’était pas un élément duquel nous pourrions également tirer des leçons.

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