Coupes des subsides culturels en Flandre

Coupes des subsides culturels en Flandre

J’ai interrogé la ministre de la Culture au sujet des coupes dans les subsides culturels en Flandre.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – Madame la Ministre, je ne répéterai pas les propos de mon collègue. Il a bien décrit la situation et a cité les chiffres relatifs aux coupes dans les subventions culturelles en Flandre qui font aujourd’hui l’objet de nos interpellations. En sabrant de la sorte dans les budgets de la culture, la Flandre s’engage dans une voie qui est à l’opposé de celle que vous défendez. Vous annonciez encore récemment dans la presse qu’on ne rognerait pas sur le budget dédié à la culture. D’ailleurs, pour le budget 2020, quelques augmentations sont prévues pour la décentraliser.

La Fédération Wallonie-Bruxelles a toujours préservé au maximum les budgets liés à la culture malgré les difficultés budgétaires. Notre ligne politique reste inchangée: la culture est un moteur de développement de la société, au niveau culturel évidemment, mais aussi humain et économique. Nous avons parlé à diverses reprises au sein de notre commission des retombées économiques importantes de la culture. Pour un euro investi, on évoque trois, quatre, voire cinq euros de retour. Ces quelques chiffres permettent d’illustrer l’importance que notre institution accorde à la culture.

Dans notre pays, de nombreuses compétences appartiennent aux entités fédérées, avec bien évidemment l’autonomie que cela implique. La culture en fait partie. Néanmoins, les coupes budgétaires opérées dans le Nord du pays sont interpellantes, car elles étouffent le secteur culturel.

Étouffer la culture est synonyme de repli sur soi. Une situation très inquiétante qui explique pourquoi nous vous posons ces questions aujourd’hui.

Quel sera l’impact de la décision du ministre Jambon sur le secteur culturel bruxellois? Bruxelles est un territoire où se déroulent de très nombreux projets culturels. Un bouillonnement de spectacles! Certains seront pourtant supprimés, avec des répercussions importantes sur l’emploi pour les artistes. Quelles institutions bruxelloises seront directement touchées par ces coupes budgétaires? Je pense à des institutions qui sont financées par les deux Communautés, notamment Flagey.

La Fédération Wallonie-Bruxelles travaille avec la Flandre dans le cadre d’un accord de coopération culturelle conclu entre les deux Communautés, le 7 décembre 2012. Cet accord avait été acquis après un long combat! Saluons la ministre Fadila Laanan qui est parvenue à le mettre en œuvre. À ce stade, l’accord est-il en danger? Quelles seront les conséquences des coupes budgétaires de la Flandre sur cet accord?

(…)

Mme Bénédicte Linard, vice-présidente du gouvernement et ministre de l’Enfance, de la Santé, de la Culture, des Médias et des Droits des femmes. – Comme vous, j’ai été particulièrement interpellée par cette annonce du gouvernement flamand, en ce compris celle de la fin du financement du fonds journalistique flamand.

Je m’interroge sur plusieurs aspects. Il y a d’abord la question du timing. Le gouvernement flamand, à peine installé, prend une décision budgétaire, en fin d’année, qui aura une incidence sur l’année 2020. Or, nous savons que dans le secteur culturel une programmation se prévoit au moins un an à l’avance. C’est le cas notamment du secteur des arts de la scène, mais pas seulement. Une décision prise en dernière minute aura forcément une incidence sur les programmations de l’année 2020 qui sont déjà bien avancées chez les différents opérateurs. Cet impact budgétaire est donc immédiat; un grand nombre d’opérateurs risquent de se retrouver en déficit, au vu des engagements déjà pris et du timing trop court pour compenser les mesures par des augmentations de recettes. Il me revient qu’un certain nombre d’activités risquent d’être annulées ou reportées.

Je m’interroge, par ailleurs, sur la nature du signal que le gouvernement flamand a voulu envoyer au monde culturel flamand. Nous savons que la culture est au cœur de l’identité et que sans culture, nous ne pouvons pas développer notre identité. Bien que le gouvernement flamand mette régulièrement en avant la question de l’identité, il décide de prendre dès le début une mesure pour réduire le financement des secteurs culturels, pourtant au cœur du développement identitaire.

La culture représente, à mon sens, bien plus qu’un paramètre dans un tableau budgétaire. La culture nous permet de nous questionner sur nous-mêmes et sur la société, d’explorer nos racines, de comprendre le présent, de nous projeter dans le futur et de construire des liens avec «l’Autre». Nous en avons encore plus besoin dans une démocratie vacillante. La culture, c’est d’abord et avant tout un investissement, un levier pour la démocratie.

Je m’interroge sur ce signal: quelle était la volonté du gouvernement flamand? Mon administration a rapidement entrepris toutes les démarches nécessaires pour mesurer les effets concrets de cette décision, en particulier à Bruxelles. Nous verrons si nous devons les doubler de démarches politiques complémentaires.

Il s’agit de voir ce qui se cache derrière les intitulés budgétaires. Je n’ai, à ce jour, aucune réponse précise à vous fournir. Nous savons que les travaux budgétaires du gouvernement flamand sur le budget initial de 2020 auront lieu au mois de décembre: nous y verrons sans doute plus clair. En 2017, par exemple, les projets culturels flamands qui devaient perdre 60 % de leur financement étaient au nombre de 322.

Comme vous le rappelez dans vos questions, nous travaillons, notamment avec la Flandre, dans le cadre d’un accord de coopération culturelle. Nous devrons voir de quelle manière ces décisions budgétaires affecteront celui-ci. Le ministre Jambon a dit vouloir continuer à collaborer avec ses homologues francophones. Nous verrons de quelle manière. Nous ne fermerons évidemment jamais la porte aux discussions.

À ce jour, nous n’avons pas encore obtenu d’informations de nos homologues. Nous présidons la Conférence interministérielle de la culture (CIM «Culture») jusqu’à la fin de l’année et nous organiserons très prochainement une réunion lors de laquelle nous aurons bien plus de travail que ce que nous avions prévu.

Du côté du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, notre accord de majorité est très ambitieux au niveau de la culture. Il a été construit conjointement avec la société civile et il part du principe que la culture est un investissement et non une dépense.

Au niveau budgétaire, nous travaillons en deux étapes.

Nous avons tout d’abord reconduit le budget de 2019 pour 2020, avec les indexations contractuelles et 5 millions d’euros supplémentaires, dégagés pour implémenter les décrets culturels qui concernent les centres culturels et les bibliothèques.

À titre d’exemple, en Fédération Wallonie-Bruxelles, rien que pour le secteur des arts de la scène, c’est-à-dire le théâtre, la musique, le cirque, la danse, etc., les aides aux projets représentent 8,3 millions d’euros. Ce budget reste identique avec une indexation possible dans le budget de 2020. Ce soutien est fondamental pour faire émerger la création et soutenir la diversité culturelle. Ce sont des pans majeurs de notre volonté commune au sein de la majorité. Ensuite, un nouvel exercice budgétaire est prévu en avril prochain. Dans notre contexte de société, il faut considérer la culture comme un investissement et un secteur à renforcer avec des enjeux forts: le renforcement de l’accessibilité culturelle pour tous, dès l’enfance, dans une logique de proximité, je pense notamment aux centres culturels et aux bibliothèques.

Sur le plan strictement budgétaire, des études ont démontré qu’un euro investi dans la culture rapporte 1,6 euro à la collectivité. Nous savons que les statistiques de terrain manquent en Fédération Wallonie-Bruxelles et l’opportunité d’aller plus loin a été évoquée il y a peu. Il y a les retombées directes: la culture représentait 48 milliards de chiffres d’affaires en 2015 et, en Fédération Wallonie Bruxelles, le secteur pèse plus de 100 000 emplois, selon une enquête de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) et l’Université libre de Bruxelles (ULB). Cependant, au-delà de ces chiffres, c’est un cercle social vertueux, qui engendre des retombées positives sur une multitude de secteurs, dont le vivre-ensemble, l’ouverture aux autres, etc.

Je l’affirme haut et fort, ce n’est pas la culture qui coûte cher, mais bien son absence. Quant au secteur socioculturel flamand, nous miserons sur des solutions pour le soutenir. Il ne s’agit pas non plus d’être fétichiste. Il est bon de remettre en question les choix ou les politiques budgétaires. C’est même un principe de bonne gestion et de transparence. Nous devons travailler sur ces enjeux en coconstruction avec les acteurs, en faisant appel à l’intelligence collective et à l’expertise du secteur, comme je l’ai dit à maintes reprises. C’est de cette manière que nous entendons travailler et le domaine culturel ne fera pas exception.

Vous m’interrogez également sur les conséquences pour les projets, les institutions ou les opérateurs bruxellois. Comme je vous le disais, je ne dispose pas encore des détails des coupes budgétaires ni des compétences. Je serai néanmoins particulièrement attentive à l’incidence sur les Bruxellois qui sont adeptes de la culture néerlandophone et apprécient de voir, d’entendre et de participer à des productions culturelles flamandes. La culture dépasse les frontières institutionnelles.

La question concerne également les événements, les infrastructures et les opérateurs bicommunautaires. Il existe des financements conjoints, par exemple pour la Zinneke Parade ou le Kunstenfestivaldesarts. Flagey constitue un cas à part. Nous pouvons nous interroger sur l’avenir de ces projets si l’un des partenaires n’assure plus un financement suffisant. Je ne veux pas inquiéter le secteur, mais je ne dispose pour l’instant pas d’informations suffisantes pour répondre à cette question. L’usage veut que les parts de financement soient équilibrées. Sans doute devrons-nous attendre les travaux budgétaires flamands pour y voir plus clair.

Les questions d’accès à la culture sont particulièrement importantes à Bruxelles, où 40 % des enfants vivent dans des conditions qui ne leur permettent pas de profiter de l’offre culturelle en dehors de l’école. Nous devons donc impérativement rendre la culture plus accessible. Au-delà du financement des opérateurs culturels, notre mission consiste aussi à implémenter le parcours d’éducation culturelle et artistique (PECA) sans forcément attendre les écoles. Ces dernières devront poursuivre ce travail d’éducation, mais nous pourrions déjà l’entamer avec d’autres partenaires comme les milieux d’accueil.

Par ailleurs, Bruxelles est aussi le premier pôle de création en Fédération Wallonie-Bruxelles, puisqu’elle accueille 50 % des artistes belges. L’amélioration de leur qualité de vie professionnelle constitue donc un objectif majeur. Dans cette perspective, nous devrons notamment porter auprès du pouvoir fédéral l’idée de la création d’un statut d’artiste, ce à quoi nous travaillons en particulier à travers la CIM «Culture». Cependant, il est évident que de telles mesures nécessitent des moyens financiers. Par conséquent, toute révision à la baisse d’un budget pourrait également entraver le soutien aux artistes.

Je ne doute pas que nous reviendrons prochainement sur ce sujet particulièrement important et dans le cadre duquel il conviendra d’être attentif à l’évolution de la situation en Flandre.

(…)

Isabelle Emmery – Madame la Ministre, vous vous êtes interrogée sur le signal donné par le gouvernement flamand. Des représentants néerlandophones de la culture m’ont dit que ce signal était assez paradoxal, compte tenu du fait que le mouvement flamand était, à l’origine, basé sur des revendications qui concernaient l’enseignement et la culture. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Comme vous, je m’interroge donc sur le signal envoyé par le gouvernement flamand, qui ne va pas du tout dans le sens historique de ses revendications.

Lorsque quelque chose de négatif se passe chez les autres, je pense que nous pouvons en tirer des leçons. On peut aussi se demander pourquoi les citoyens néerlandophones ne descendent pas dans la rue pour protester. Cela démontre à quel point il est important d’organiser l’accès à la culture de manière à ce qu’ils réalisent à quel point elle est essentielle. D’où l’importance de l’accès à la culture dès le plus jeune âge. Il faut inciter les enfants, dès la maternelle, à se nourrir de culture, pour qu’ensuite, ils réagissent s’ils en sont privés.

Nous présidons la CIM «Culture» jusqu’à la fin de l’année. Nous disposons de peu de temps, mais c’est peut-être le moment de porter certaines revendications comme celle sur le statut de l’artiste.

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