Journalistes en exil

Journalistes en exil

J’ai interrogé la ministre de la Culture et des Médias au sujet des journalistes en exil.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery  – Deux journalistes sont assassinés toutes les semaines dans le monde. Menacés, emprisonnés, poursuivis, certains choisissent de s’expatrier pour sauver leur vie. Plus d’une quarantaine de journalistes issus de seize pays vivent actuellement en exil en Belgique. Ces journalistes sont confrontés à la perte de leur statut, et, comme tout réfugié, de tous leurs repères. La nouvelle association Ensemble, groupe d’aide aux journalistes exilés (En-GAJE) a été récemment créée en Belgique. Elle a été fondée par quelques journalistes et professeurs d’université, avec l’appui de nombreuses organisations telles que la Fédération internationale des journalistes (FIJ), la Ligue des droits humains, l’Université libre de Bruxelles (ULB), qui lui a d’ailleurs consacré un événement récemment, la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et Amnesty International.

Outre sa démonstration de solidarité avec les journalistes exilés, cette association a pour but de défendre le droit à la liberté d’information. Elle propose à ces journalistes des informations utiles pour leur insertion, mais elle leur permet aussi et surtout d’entrer en contact avec la communauté journalistique belge, les médias et des lieux d’enseignement du journalisme. Permettre à ces journalistes de devenir des interlocuteurs privilégiés des médias, de lancer des collaborations et de retrouver un certain statut constitue quelques-uns des objectifs que cette association poursuit. L’ULB soutient ce projet en invitant notamment certains journalistes exilés à suivre des formations ou à intervenir auprès des étudiants en cours ou lors de conférences. Par ailleurs, En-GAJE songe à lancer prochainement un média en ligne.

La défense de la liberté d’expression et de la liberté de la presse est, pour moi et mon groupe, une valeur fondamentale. Je me suis donc intéressée à cette nouvelle initiative.

Madame la Ministre, la Fédération Wallonie-Bruxelles a-t-elle été contactée par cette nouvelle association?
Dans l’affirmative, la soutient-elle au-delà d’un appui moral m’apparaissant comme une évidence? Dans quelle mesure?
En-GAJE bénéficie-t-elle déjà d’une subvention ou, à défaut, une réflexion à cet égard est-elle en cours?

Mme Bénédicte Linard, vice-présidente du gouvernement et ministre de l’Enfance, de la Santé, de la Culture, des Médias et des Droits des femmes. – Madame la Députée, je vous remercie de mettre cette thématique peu courante à l’ordre du jour. L’ASBL Ensemble, groupe d’aide aux journalistes exilés (En-GAJE) a été créée le 6 décembre 2018 et se donne pour mission d’aider les journalistes exilés en Belgique à défendre leur identité professionnelle et de sensibiliser avec eux le public belge à la liberté d’expression, en ouvrant à Bruxelles une maison internationale de la liberté d’expression.

Les membres d’En-GAJE sont tant des personnes physiques issues du monde du journalisme ou de milieux proches, comme l’enseignement, que des organisations ou institutions telles que la Fédération internationale des journalistes (FIJ), l’Université libre de Bruxelles (ULB), la Vrije Universiteit Brussel (VUB), l’Association des journalistes professionnels (AJP), la Vlaamse Vereniging van Journalisten, Amnesty International, Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers (CIRÉ), la Ligue des droits humains et la Maison des journalistes de Paris.

D’après l’association, deux journalistes sont assassinés chaque semaine dans le monde. Cela représente plus de 2 600 journalistes depuis 1990, selon les chiffres de la FIJ, la première organisation professionnelle du secteur du journalisme dans le monde, qui compte plus de 600 000 membres. Par ailleurs, de nombreux journalistes, dont beaucoup de femmes, sont quotidiennement harcelés, violentés, maltraités ou emprisonnés parce qu’ils veulent remplir leur mission d’informer, qui constitue pourtant un pilier de toute démocratie qui se respecte. Beaucoup décident alors de tout quitter et de s’exiler.

L’ASBL décline son action en quatre volets. Le premier volet est social. Les journalistes exilés bénéficieront auprès d’En-GAJE d’un accompagnement juridique, social et professionnel. Cet accompagnement nécessite la création d’un point d’ancrage, équipé et aménagé, où pourront se rendre les journalistes exilés. Ce lieu pourrait s’appeler «Maison internationale de la liberté d’expression». À la différence de la Maison des journalistes de Paris, seule initiative comparable à En-GAJE au niveau européen, celle qui s’établirait à Bruxelles n’envisage pas l’hébergement de journalistes en exil. Toutefois, ce pourrait être malgré tout le cas, de manière exceptionnelle. Plusieurs membres fondateurs d’En-GAJE ont déjà hébergé des migrants dans le cadre des activités de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés.

Le deuxième volet est relatif à la dignité. Il ressort des premiers contacts avec les journalistes exilés que ceux-ci éprouvent un fort désir de rencontrer leurs collègues issus d’autres pays, de partager avec eux leur expérience et de briser la solitude de l’exil. Ils expriment aussi le besoin d’être considérés comme des journalistes et pas uniquement comme des réfugiés. C’est un aspect qu’a bien compris l’association Refugees Got Talent, qui travaille avec les artistes réfugiés dans le but de les faire connaître en Belgique. Le troisième volet concerne la formation professionnelle. Tous les journalistes en exil aspirent évidemment à conserver leur identité professionnelle et à continuer d’exercer leur métier, soit en s’engageant dans des médias belges soit en poursuivant un travail d’information vers leur pays d’origine. L’ASBL leur offre plusieurs possibilités pour y parvenir. Le quatrième volet est culturel. L’association a pour but de devenir un espace de rencontre, de sensibilisation et d’échange avec la population belge à propos de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. À travers des débats, des colloques et des expositions, les journalistes exilés seront invités à parler au public de leur parcours, de leur situation et de l’exercice de la liberté de la presse dans leur pays d’origine.

Il serait légitime que la Fédération Wallonie-Bruxelles présente cette initiative dans les écoles secondaires, par le biais de l’opération «Journalistes en classe», organisée par l’Association des journalistes professionnels (AJP), ou de tout autre programme spécifique du même genre. L’initiative sera aussi présentée aux médias belges, au grand public et dans les universités. À ce propos, l’ULB propose des pistes concrètes, imaginées dans le cadre son master en journalisme. Pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, la liberté d’expression et la liberté de la presse sont des principes fondamentaux en démocratie. J’entends continuer à les défendre au mieux dans mon travail quotidien et je ne peux dès lors que saluer cette nouvelle initiative.

En ce qui concerne votre question, Madame la Députée, je vous informe que ni mon administration ni mon cabinet n’ont eu de contact à ce stade avec l’association En-GAJE. Cette dernière ne bénéficie d’aucune subvention et aucune demande en ce sens ne m’a été adressée. Afin de faire preuve d’une totale transparence, je vous confirme toutefois que j’ai déjà eu des contacts informels avec l’un des membres fondateurs de l’ASBL, qui n’est autre que l’ancien secrétaire général du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), André Linard. Vous comprendrez dès lors que, par souci de bonne gouvernance, nous ne serons pas en mesure de subventionner cette association.

Isabelle Emmery – Madame la Ministre, je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mes questions. Vous y avez largement répondu en prenant en compte l’importance de la création d’un tel réseau, principe de base de cette initiative. J’entends qu’aucun contact formel

n’a été pris et qu’aucune demande n’a été formulée. Notre échange d’aujourd’hui a le mérite de mettre en avant, au sein de notre Parlement, un tel projet collectif, que je salue à titre personnel et au nom de mon groupe et qui mérite notre respect. La demande d’une aide éventuelle n’est pas à négliger, malgré la raison que vous avez indiquée.

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