Métiers en pénurie et formation

Métiers en pénurie et formation

J’ai interrogé en commission économie le Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant les métiers en pénurie et la gratuité de la formation en alternance.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery  – Depuis plusieurs mois, le nouveau problème urgent à résoudre serait celui des métiers en pénurie, un sujet qui revient périodiquement dans nos travaux. On ne trouverait personne pour remplir des postes existants alors qu’on compterait un peu plus de 140.000 places vacantes dans le pays.

La pénurie de candidats avec un profil technique ou scientifique sur le marché du travail demeure donc pleinement d’actualité en Belgique. La moitié des entreprises en recherchent, mais la plupart n’en trouvent que difficilement et reconnaissent en manquer. Selon une étude récente de Tempo-Team auprès de 2.100 employeurs et travailleurs d’entreprises belges, « environ une moitié des entreprises consultées ont besoin de talents techniques, mais dans huit cas sur dix, leurs recherches demeurent particulièrement ardues ». « Plus de deux tiers estiment en effet qu’il revient à l’autorité compétente de promouvoir davantage les études et formations techniques. D’après l’enquête, il semble, entre autres, que 71% des travailleurs ayant un diplôme technique préfèrent un emploi leur accordant beaucoup d’autonomie, alors que les autres types de travailleurs ne sont que 58% à penser de cette façon ».

Dans un tel contexte, l’alternance doit être une priorité, mais ce système d’enseignement peine à entrer dans les mœurs, en dépit des nombreux efforts consentis en la matière au niveau régional.

À ce propos, vous avez annoncé que, dès le mois de janvier 2019, la formation en alternance serait gratuite pour les chercheurs d’emploi bruxellois qui entament une formation à l’Espace formation PME (EFP). Cela représentera un budget annuel de 500.000 euros. Selon vous, « ce budget sera débloqué au prorata du nombre de chercheurs d’emploi qui s’inscrivent à des formations en alternance et permettra d’assurer la gratuité à 1.500 chercheurs d’emploi ».

À l’occasion des discussions budgétaires, vous nous faisiez part de votre volonté de ne pas vous enfermer dans une lecture limitée aux métiers en pénurie, qui constituerait une vision restrictive du problème de l’inadéquation entre l’offre et la demande de travail, mais de vous concentrer plutôt sur les métiers en demande, qui représentent un volume d’emplois nettement plus important.

Combien de postes sont-ils vacants en Région bruxelloise ? Quels sont les métiers les plus recherchés par les entreprises bruxelloises ? Quel pourcentage de ceux-ci sont-ils en pénurie ?

Avez-vous pris connaissance de l’étude réalisée par Tempo-Team ? Quelles conclusions devons-nous en retenir ?

Dans la mesure où la gratuité de la formation en alternance dès 2019 est réservée à 1.500 chercheurs d’emploi, ces derniers seront-ils sélectionnés selon des critères définis, ou les premiers demandeurs seront-ils les premiers servis ?

Cette mesure fait-elle ou fera-t-elle l’objet d’une promotion tant auprès des écoles de la formation professionnelle que des entreprises ?

Pour élargir un peu le champ de ma question, y a-t-il une concertation à propos des mesures du « jobs deal » entre la Région et l’État fédéral ?

Quelles sont les mesures prévues pour répondre au problème des métiers en pénurie et en demande, au-delà de la gratuité de la formation en alternance ?
Pensez-vous que la pénibilité de certains métiers en pénurie soit aussi un frein ? C’est sans doute une des réponses à cette question, mais est-ce la seule ?

Didier Gosuin, ministre.- Les données disponibles sur le nombre d’emplois vacants en Belgique sont issues d’enquêtes trimestrielles réalisées sur une base déclarative auprès des entreprises.

En 2017, on dénombrait, en moyenne annuelle, 132.761 postes vacants en Belgique et 18.512 dans les entreprises situées à Bruxelles. L’essentiel de ces emplois vacants est donc déclaré par des entreprises situées en Flandre. Aujourd’hui, on dénombre 140.690 postes vacants au niveau national. Ils sont en augmentation dans toutes les Régions. Au deuxième trimestre 2018, Bruxelles comptait 19.500 emplois vacants.

Je vais vous présenter les grandes tendances et vous verrez que l’on est souvent enclin, par méconnaissance des problématiques d’emploi, à emprunter des raccourcis, y compris dans le milieu patronal.

On recense 155 métiers « en demande » parce qu’ils sont plus recherchés que d’autres par les employeurs auprès d’Actiris. Selon la définition de l’Observatoire de l’emploi et de la formation, il s’agit de métiers pour lesquels les employeurs ont déposé en moyenne plus de 50 offres d’emploi auprès d’Actiris. En 2017, ils regroupaient 24.458 offres d’emploi. Dans le top 20 des métiers pour lesquels on enregistre plus de 300 demandes par an, on retrouve les fonctions d’employé administratif, de responsable de projet, de comptable, d’agent de services commerciaux, de puériculteur, d’infirmier, de secrétaire de direction, de magasinier, de délégué commercial, de surveillant de garderie, d’assistant en gestion de ressources humaines, d’assistant social, de nettoyeur, d’aide-ménagère, etc.

Parmi ces fonctions figurent des métiers nécessitant des qualifications moins élevées et, parmi ces 155 métiers, 59 sont en pénurie et en demande. Ils représentent donc une minorité, puisque 96 métiers sur 155 en demande ne sont pas en pénurie.

Les métiers qui sont à la fois en demande et en pénurie représentent 7.740 offres d’emploi, soit 31,6% des offres d’emploi liées aux métiers en demande. En d’autres termes, limiter son analyse aux métiers en pénurie est restrictif, puisque 68,4% des métiers en demande ne sont pas en pénurie. Je ne comprendrais pas que l’on ne s’y intéresse pas également.

Pour rappel, la vacance d’emploi mesure les besoins en recrutements externes estimés par les entreprises. Ces besoins augmentent en période de reprise – ce qui est le cas, même de manière légère, depuis 2014 – et face aux mutations technologiques, notamment à la digitalisation de l’économie. Ces besoins en recrutements des employeurs sont objectivés par les services publics de l’emploi au travers des secteurs porteurs et des métiers en demande. La vacance peut constituer un frein au développement économique quand elle se transforme en pénurie de main-d’œuvre, c’est-à-dire quand le recrutement n’est pas satisfait.

Selon l’étude de Tempo-Team, trois quarts des sociétés offrant des postes pour les profils techniques évoquent même de graves carences, plus encore au nord (54%) qu’au sud du pays (39%) et davantage au sein des grandes entreprises (65%) que parmi les petites (34%). Cette analyse ne semble pas avoir produit d’informations spécifiques sur Bruxelles.

Les entreprises demandent avant tout aux autorités chargées de l’Enseignement d’agir : « Cinquante-cinq pour cent des sociétés estiment également que les jeunes ne sont pas encore suffisamment encouragés à opter pour des disciplines qui augmentent leurs chances de trouver un emploi – ce serait même l’une des causes principales de la pénurie actuelle sur le marché du travail. La moitié des patrons veut en outre une meilleure concordance entre l’enseignement et le monde entrepreneurial ».

En tant que ministre de l‘Emploi et de la Formation, j’ai évidemment pris ma part de responsabilité en orientant l’offre de formation vers les secteurs prioritaires suivants : la construction, l’horeca et l’industrie agro-alimentaire, l’industrie technologique, les technologies de l’information et de la communication (TIC) et l’économie numérique, ainsi que le secteur du transport et logistique.

Enfin, il est intéressant de noter que l’étude souligne que « les entreprises ont aussi un rôle important à jouer, par exemple en augmentant l’attrait de leurs emplois techniques et en les rémunérant mieux ».

Pour rappel, différents facteurs peuvent expliquer une pénurie. Tout d’abord un facteur d’ordre quantitatif, c’est-à-dire un manque de candidats. Ce sont les métiers en pénurie au sens strict. Ensuite, on retrouve des causes plus qualitatives dans le chef du chercheur d’emploi, comme le manque de compétences dans le métier, mais aussi un manque d’expérience ou de connaissances linguistiques. Enfin, il y a également des raisons d’ordre qualitatif au niveau de l’emploi lui-même : métiers pénibles ou conditions de travail difficiles, horaires discontinus, comme dans le secteur de la santé. Les employeurs et les secteurs concernés ont donc une partie de la solution en main.

En ce qui concerne la gratuité de la formation en alternance, il n’y aura aucune sélection. Tous les chercheurs d’emploi bruxellois inscrits à Actiris s’inscriront à l’EFP, Syntra, etc., et bénéficieront de cette gratuité. C’est un principe général !

Quel que soit le métier choisi, ces offres rencontrent les besoins de recrutement des entreprises puisqu’elles sont centrées sur les PME. De plus, elles recouvrent largement les métiers en pénurie et en demande.

Cette mesure s’adresse aux chercheurs d’emploi bruxellois inscrits à Actiris. Actiris, Bruxelles Formation, l’EFP, le Service formation PME (SFPME) et Syntra sont en train de concevoir ensemble les outils les plus pratiques et efficaces pour informer ce public cible. Ce sont eux qui se chargent de l’information, notamment au travers de l’accompagnement par le conseiller emploi, la Cité des métiers ainsi que l’ensemble des cadeaux d’information des partenaires de la formation PME.

En réponse à votre question sur le jobs deal, malgré tous nos efforts, le gouvernement fédéral n’a pas joué le jeu de la concertation. Il n’a assuré aucun suivi à la dernière réunion tenue entre les cabinets. Il a avancé seul sur ses propres mesures durant l’été sans intégrer une seule des vingt propositions de la Région de BruxellesCapitale, dont toute une série de mesures de soutien à l’alternance, et sans mettre sur pied les groupes de travail convenus. Il a donc manqué l’occasion – et je le regrette – d’élaborer un plan interfédéral concerté, chiffré et vérifié.

Cette mesure de gratuité de la formation en alternance n’est bien évidemment pas la seule mesure que nous ayons mise en œuvre depuis le début de cette législature au travers de la Stratégie 2025. Elle s’inscrit dans la mesure 11 du Plan formation 2020 qui garantit des droits égaux d’accès à la formation. Ce plan contient 44 mesures qui, toutes, contribuent à la résolution des pénuries quantitatives et qualitatives liées aux qualifications. Parmi elles, 23 répondent directement à ces problèmes de vacances d’emploi, voire de pénurie.

Isabelle Emmery  – Je relève à nouveau, comme vous l’avez fait remarquer, un manque de concertation avec l’État fédéral sur l’ensemble de cette problématique.

Dans mon intervention, une phrase tirée de l’étude récente de Tempo-Team soulignait que plus de deux tiers des employeurs estimaient qu’il revenait à l’autorité compétente de promouvoir davantage les études et formations techniques. Peut-être faut-il, en matière de formation en alternance, insister sur le rôle citoyen des entreprises via les stages qu’elles doivent offrir aux travailleurs en formation.

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