Plan de restructuration chez Carrefour

Plan de restructuration chez Carrefour

J’ai interrogé en commission économie cette fois le Ministre à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de l’emploi et de l’économie concernant le plan de restructuration chez Carrefour et le suivi par la cellule de crise interrégionale.

Voici notre échange:

Isabelle Emmery – M. le ministre, les faits viennent d’être rappelés. Encore une fois, nous sommes confrontés à un plan de restructuration qui concerne la grande distribution. Après Delhaize l’année dernière, c’est au tour de Carrefour, malgré une hausse des ventes annuelles. Rappelons aussi que le groupe Carrefour a bénéficié de près de 500 millions d’euros d’intérêts notionnels depuis 2013.

Ce n’est pas la première fois que Carrefour se lance dans une restructuration. Le groupe en a déjà connu deux, en 2007 et en 2010, qui avaient provoqué la perte de 3.000 emplois et entraîné la fermeture de magasins. Aujourd’hui, ce sont 1.233 personnes qui sont menacées, soit 10% du personnel.

Le groupe Carrefour est présent en Belgique depuis vingt ans. Nous avons constaté que durant tout ce temps, six managers, tous français, se sont succédé à la tête de Carrefour Belgique. Cela pose question sur la direction en provenance de l’étranger et qui n’est visiblement pas toujours efficace : manque de vision à long terme et d’une véritable stratégie, ainsi qu’une méconnaissance de la réalité du marché local.

Nous voilà devant un plan de transformation – cherchons les nuances – « Carrefour 2022″ qui passe par une rationalisation des implantations de ses sièges dans l’ensemble des pays. Ce n’est pas qu’en Belgique, soyons solidaires !

À la suite du conseil d’entreprise extraordinaire de la fin du mois de janvier, nous apprenions l’ampleur de cette restructuration. On voit là aussi un beau jargon : Carrefour parle d' »univers omnicanal » et de « rationalisation omnicanal », des mots pompeux et déshumanisés qui cachent le carnage social qu’ils sont en train de faire sous couvert de modernisation et d’adaptation aux modes de consommation.

C’est un groupe qui est classé sixième dans le top 50 des entreprises bruxelloises en termes de chiffre d’affaires, avec 4 milliards d’euros, avec une déduction de 25 millions d’euros en intérêts notionnels et qui fait un bénéfice net de 65 millions d’euros, dont 50 millions ont été redistribués aux actionnaires. Ceci montre pour nous la limite du système actuel néo-libéral et capitaliste à outrance, dont la logique est celle du sacrifice du plus grand nombre pour l’enrichissement démesuré de quelques-uns. De temps en temps, il faut être un peu politique : nous faisons de l’économie, qui doit aussi trouver son fondement dans la politique.

À la suite de cette annonce, vous avez organisé une réunion de crise avec les deux autres ministres régionaux de l’Emploi afin de notamment établir un plan d’urgence social qui permettrait d’accompagner aux mieux les travailleurs après le licenciement. En effet, ce n’est pas parce que nous sommes en pénurie d’emplois que tous les travailleurs licenciés de Carrefour vont en retrouver un parmi les métiers en pénurie. C’est quelque chose qui a été déjà largement démontré.

La mise en place d’une cellule de crise interrégionale est évidemment indispensable pour, d’une part, consulter les syndicats et informer les travailleurs, et, d’autre part, coordonner les actions avec les organismes régionaux de l’emploi Actiris-Forem-VDAB – l’union fait la force – à qui vous avez par ailleurs demandé de nous soumettre un plan d’action global permettant d’activer dès que nécessaire des mesures d’accompagnement pour le reclassement des travailleurs.

Quelles sont les conclusions ressorties de la réunion de crise avec les deux autres ministres régionaux ?

Y a-t-il eu concertation avec le niveau fédéral ?

Quelles sont les avancées depuis l’annonce de ce plan de restructuration ?

Est-on dans la perspective de la création d’une cellule de reconversion pour les travailleurs licenciés ?

Je sais que je vous avais déjà posé une question d’actualité au moment où la décision avait été annoncée, à savoir : y a-t-il eu des aides de la Région qui ont été largement distribuées ? Vous m’aviez répondu que non, même s’il y avait eu des aides à l’emploi. J’aurai la réflexion suivante : ce type d’entreprise ne fait-elle pas de l’ingénierie sociale avec ces aides à l’emploi ?

II s’agit alors d’un véritable carrousel dans lequel les entreprises licencient et réembauchent pour bénéficier des aides à l’emploi. Le phénomène est tel qu’on devrait peut-être remettre en perspective ces aides à l’emploi dans leur durabilité et, en tout cas, la manière loyale dont elles sont utilisées par ce type d’entreprises. J’aimerais vous entendre à ce propos.

Un groupe de travail est-il prochainement prévu avec les syndicats et les organismes en charge de l’emploi ? M. le ministre, je m’interroge sur la manière dont les aides à l’emploi sont utilisées pour faire du carrousel.

(…)

Didier Gosuin, ministre – Je commencerai par les aides à l’emploi. Il n’existe pas de subventions aux grandes entreprises. C’est d’ailleurs contraire aux prescrits européens. Il y a des aides à l’emploi, qui aident celles et ceux qui ont un emploi. Il est faux de dire que ce ne sont que des jobs « carrousels » chez Carrefour. Quand on analyse la moyenne d’âge, on constate que la plupart des salariés ont des contrats depuis de longues années. Si une aide à l’emploi a permis à quelqu’un d’avoir un emploi pendant cinq ou dix ans, c’est une bonne chose.

Deuxièmement, nous avons voté ces aides à l’emploi. Pourtant, il y a eu une restructuration chez Delhaize, qui n’est pas plus vertueux que le groupe Carrefour. Et, à ce moment-là, je n’ai vu aucun amendement qui ait été déposé, parce que c’était ingérable ! Nous ne pouvons pas tenir de comptabilité qui permettrait de suivre à la trace les travailleurs dès le moment où ils ont été engagés. Ils peuvent en effet changer de patron. Nos contrats Activa peuvent durer 30 mois, mais ils peuvent être quinze mois dans telle entreprise et puis quinze mois ailleurs. Il faudrait tenir une administration « après coup ».

Nous sommes dans le monde économique. Carrefour restructure. Cette décision ne nous fait pas plaisir et je critique la méthode, mais deux ou trois autres restructurations sont en cours à Bruxelles. Les médias n’en parlent guère.

Faut-il renoncer à octroyer une aide à l’emploi à toute entreprise qui risque, à un moment donné, de sombrer ? Si tel est le cas, ne donnons plus d’aide à l’emploi. Il fallait me le dire. J’aurais économisé 250 millions d’euros. Il ne faut pas réécrire l’Histoire.

Accorder une aide à l’emploi représente toujours un risque, mais si des emplois ont été effectivement créés, fût-ce pour deux ans, et ont permis à des personnes de bénéficier d’une certaine stabilité et d’une expérience, cela valait mieux que les laisser au chômage. La crédibilité de notre parlement exige aussi que nous prenions des mesures réalistes et mesurables.

Soyons clairs, je ne veux pas dire que j’approuve la façon dont l’entreprise Carrefour travaille. En effet, force est de constater que la restructuration de celle-ci est essentiellement le résultat d’une mauvaise stratégie interne ainsi que de mauvaises évaluations. Cela étant, je ne veux pas entendre tous les discours. J’ai entendu une présidente de parti dire qu’elle souhaitait qu’aucun travailleur de Carrefour ne soit licencié. Elle affirmait en revanche ne jamais faire ses courses dans les grandes surfaces, privilégiant les circuits courts.

Si l’on veut soutenir Carrefour, allons tous faire nos courses dans cette entreprise ! Je ne critique pas les discours que j’entends aujourd’hui, mais il convient de faire preuve de cohérence. À l’heure actuelle, force est de constater que nos modes de consommation et d’achat évoluent. Que ce soit bien, mal, souhaitable ou non, il est clair qu’il s’agit d’un secteur terriblement concurrentiel. Nous n’effectuons plus nos achats de la même manière qu’il y a vingt ans. À l’époque, les familles, enfants compris, pouvaient passer deux heures dans un hypermarché pour le plaisir.

Aujourd’hui, les choses doivent aller plus vite. Il est même possible de passer par le commerce électronique, de venir en voiture retirer ses achats et de repartir en vitesse. On favorise ainsi les achats de proximité. D’autres disent ne plus vouloir entendre parler de tout cela : c’est à la ferme qu’ils veulent directement acheter leurs produits et faire ainsi l’impasse sur les grandes surfaces.

Mais tout cela a un impact sur l’économie et donc sur l’emploi. On ne peut pas à la fois soutenir l’argument « Il faut que Carrefour reste et demeure » et encourager des modes de consommation qui sont la négation même de ce que fait Carrefour. Il faut que l’on accepte, si tant est qu’on est convaincu qu’il faut changer les modes de consommation et d’achat, qu’il y ait parfois des restructurations dans les entreprises. Cela ne veut pas dire que cela doit se faire n’importe comment.

J’en viens à présent à la réponse officielle, même si je ne pourrai pas vous en dire beaucoup plus. Oui, j’ai rencontré les syndicats. Oui, j’ai rencontré la direction. Mais nous sommes ici dans le cadre de la loi Renault et, ce faisant, ce qui doit uniquement exister c’est la phase d’information et de consultation telle que prévue par la loi Renault. Il s’agit donc d’un dialogue social entre les syndicats et la direction.

Le politique, aujourd’hui, n’a pas de place et d’intervention. Mon rôle a été d’anticiper au cas où il y aurait un plan de restructuration. Dans ce cadre-là, nous pourrions, comme pouvoir public, imposer un certain nombre d’obligations dans le cadre du reclassement des travailleurs. Je vous signale que, depuis un an, RTL est en phase de restructuration et il n’est pas certain que l’entreprise opte pour un plan de restructuration. AXA a dit qu’elle lancerait un plan de restructuration, mais elle n’a jamais été aussi loin dans la procédure, pas plus qu’ING ou Fortis. Autrement dit, le dialogue social a permis de trouver un certain nombre de solutions avec l’accord des parties. Et c’est ce que nous devons privilégier à présent. Il ne faut donc pas faire d’intervention intempestive.

(…)

Isabelle Emmery – Vous nous dites que le personnel de Carrefour a, en général, une belle ancienneté. Mais je n’en suis pas si sûre… On parlait de Deliveroo, où 87% de l’emploi est un emploi d’appoint pour les étudiants. Chez Carrefour, il semble qu’on n’arrête plus de faire appel aux étudiants tout au long de l’année, et plus seulement durant les mois d’été. Là, il y a manifestement un problème, car ce n’est pas ainsi qu’on crée de réels emplois.

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